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KARIMBAKHSH
WITTEVEEN
JE VIENS D'UNE SOURCE PARFAITE
Le plus beau visage de l'ancien ministre des finances des Pays-Bas et
manager
du Fonds Monétaire
International est celui d'un yogi en méditation. Son visage sérieux
d'homme compétent, empathique aussi et particulièrement fin, souligné
par ses impeccables costumes, cravates et mouchoirs de poche, change
tout d'un coup quand il entre en méditation soufie. Fascinant
renversement des rôles, révélation de sa vie vraie. La liberté,
l'allégresse rayonnent.
Les grands espaces, les
vents du désert ne sont pas loin. L'âme prend le dessus. Quelque chose
de l'Orient efface la pose nordique. En le regardant du coin de l'oil
dans l'Universel Murad Hassil, le temple soufi dans les dunes on ne
peut plus néerlandaises à Katwijk aan Zee, je pense à cette phrase de
son maître Hazrat Inayat Khan : « Je viens d'une source parfaite, je
suis en chemin vers un but parfait. La lumière de l'Etre Parfait a été
allumée dans mon âme.
Je vis, je me meus et
j'ai mon être en Dieu. Rien donc de mon passé ou du présent n'a le
pouvoir de me toucher. Je me lève au-dessus de tout ».
Quand le chauffeur de
Karimbakhsh Witteveen le conduit avec son épouse à Bruxelles et veut
garer la grande Opel dans notre petite rue, les gens écarquillent les
yeux. Un air de célébrité, de projection, de parfum tourne autour de
nos têtes. Sa vraie vie est intérieure. Le soir, il est assis derrière
un autel orné de sept cierges, représentant chacune une des religions du
monde. Sept bougies, une lumière. Son épouse Ratan laisse entendre le
rythme régulier du tampoura, la harpe indienne dont la mélodie se répète
infiniment, tout en relançant l'élan, le recommencement, l'union. Pour
les soufis, il n'y a pas seulement une unique vérité qui est le noyau de
toute sagesse, il n'y a également qu'un seul objet de louange, de
beauté, grâce auquel le cour de l'adorateur s'élève. Ces retraites,
qu'il anime avec sa femme, remplacent désormais ses conseils
d'administration. Toute sa vie, dit-il à tous qui veulent l'entendre, il
a médité. Quand, au moment de la crise du pétrole en 1974, il devait
voyager de cheikh en cheikh et
parfois n'arrivait pas à s'endormir à cause de la tension, sa meilleure
solution était de méditer. Souvent une perspective lui fut offerte dans
un rêve. Les soufis apprennent à renoncer aux passions, et arrivent
ainsi à mieux distinguer les priorités. Un autre aspect, important pour
Karimbakhsh Witteveen, est la capacité de comprendre le point de vue de
l'autre aussi bien que le sien propre. Dans son travail au FMI il
donnait la priorité à la réconciliation, ou tout au moins, à la
recherche d'un consensus. Ses exercices de respiration dynamique, qui
font partie de la méditation quotidienne, le soutenaient.
Nous travaillons dans
sa maison de Wassenaar à un livre « Harmoniser l'Orient et l'Occident.
Le soufisme universel ». L'éditeur a demandé des photos.
Or le soufisme est une
mystique du son, un voyage de l'âme, une culture morale, un signe de
paix. Comment rendre visible ce qui se joue à l'intérieur de nous ?
Au-delà du grand jardin
abondamment fleuri, nous regardons les champs verts de la Hollande où
les vaches paissent et des chevaux courent. Les livres, sur les
rayonnages, ont la couleur chaude du soufisme, jaune orange. Un cour
porté par deux ailes, symbole des soufis, est gravé dans une coupe. Ici
et là au mur, des photos d'Inayat Khan (1882-1927), ce musicien mystique
de l'Inde qui, un jour en prière dans les dunes de Katwijk où ses
disciples ont construit un temple, vécut une expérience divine. Johannes
Witteveen apporte trois grands volumes d'art arabe, signés de Prisse d'Avennes,
avec des dessins splendides d'arabesques, de Qeycoun
(XIVe siècle), d'une caravane en marche, prise dans les Séances de
Hariry (XIIIe siècle),
de fragments d'un pavement de mosaïques, d'une rosace en marbre de la
mosquée Qaouam El-Dyn. Nous voyons son manuscrit déjà tout illustré de
ces décorations qui évoquent des courants religieux et philosophiques
exerçant leur influence sur le soufisme universel, venant aussi bien du
Caliphat des Abbasides que de la danse derviche de l'ordre soufi créé
par Rumi ou de certaines traditions ésotériques occidentales.
Malheur, la plupart de
ces illustrations iraient mieux dans un ouvrage qui se limiterait au
soufisme musulman que Hazrat Inayat Khan voulait précisément transcender
en qualifiant de soufisme toute itinérance mystique au cour de toutes
les religions. Mais cette itinérance, n'est-elle pas, de part en part,
de l'ordre de
l'invisible ? Nous devons nous contenter d'un livre de textes.
Mais ces heures où nous
trions des photos et parcourons la vie de Inayat Khan, de Baroda à
Hyderabad et Adjmir jusqu'à sa dargah à Delhi, sont pour moi un rappel
(comme on dit un rappel à l'ordre) de cette philosophie de l'amour, de
l'harmonie et de la beauté. N'ai-je pas moi-même, à seize ans déjà, en
révolte contre le pessimisme calviniste concernant l'emprise du mal sur
l'humain dès sa naissance, découvert un des livres d'Inayat Khan chez un
antiquaire d'Amsterdam, si souvent caressé sa couverture jaune et ocre,
et trouvé cette phrase saisissante qui m'est restée tel un phare :
« Quand j'ouvre mes
yeux, j'observe que je suis tout petit dans l'univers; quand je ferme
les yeux, je me rends compte que j'ai l'univers en moi ».
Le cour de sa doctrine
spirituelle est l'affirmation que notre âme est de nature divine,
inaliénable. L'âme ne reproduit que temporairement toutes les
impressions de cette vie terrestre. Tel un miroir, elle est consciente
de ce qui se place devant elle, mais en se concentrant sur quelque chose
de différent, elle peut effacer ce qui ébranle l'harmonie. Les
inscriptions sont parfois si profondément enracinées en nous qu'il est
bien difficile de les
rendre lisibles.
Toujours est-il que notre véritable être est inaliénable.
Tôt ou tard, ces
impressions disparaîtront, pour que notre être puisse retourner à la
source parfaite d'où elle provient.
Théorie ou pas, ce qui
compte, c'est de l'incarner : de se libérer de la dysharmonie, de se
purifier, ce à quoi l'on peut s'exercer à l'aide d'un simple exercice.
Prenez la citation du
début et, en en disant la première ligne (Je viens d'une source
parfaite, je suis en chemin vers un but parfait), inspirez, tout en
déployant vos deux bras à droite et à gauche, puis en les levant
au-dessus de votre tête jusqu'à ce que les bouts de vos doigts se
touchent. Les bras restent ainsi et vous gardez le souffle, quand vous
dites la deuxième ligne
(La lumière de l'Etre
Parfait est allumée dans mon âme). En disant la troisième ligne (Je vis,
je me meus et j'ai mon être en Dieu) j'expire lentement, tandis que les
bras avec les mains unies descendent lentement jusqu'à toucher le sommet
de la tête. A la quatrième ligne (Rien donc de mon passé ou du présent
n'a le pouvoir de me toucher) il suffit d'expirer calmement, tandis que
nous faisons retomber les bras doucement des deux côtés. Quand nous
disons la dernière ligne (Je me lève au-dessus de tout), les bras
descendent complètement, comme si nous nous levions au-dessus de tout.
Dans sa chambre
d'étude, Karimbakhsh Witteveen, avec cette finesse du grand âge, dit sa
joie de méditer. Ici.un fauteuil, une couverture, un lit, quelques
peintures, la grande fenêtre où la lune fait son apparition.
Elle lui parle, dit-il
en silence. S'accomplir dans le calme, rayonner la chaleur de l'âme,
laisser venir tout événement pour le dissoudre dans le miroir du divin.
Le quotidien est fou de
fins dernières dramatiques. La terre tremble.
L'hystérie règne même
parmi des croyants. Quand l'homme se libèrera-t-il de sa violence ? de
sa fureur, de sa bestialité, de son désespoir ?
Quelques hommes, dans
le caché. à peine entend-on leur souffle. préparent peut-être la voie.
Léonard Appel
JOAN HALIFAX
A CHAQUE MOMENT A NEUF
Joan Halifax a fabriqué elle-même son o-kesa,
survêtement bouddhiste, pour son ordination en tant que maître zen.
Elle y a rassemblé des tissus ayant appartenu à des personnes
qu’elle avait accompagnées, en prison, à l’hospice, chez elle : un
bout d’une robe de mariage, d’un pyjama de soie, d’une écharpe
avec des dessins de bateaux,… tout un mémorial de moments sublimes de
partage, entre la vie et la mort. Faire cette o-kesa avec ses
vingt et un morceaux, la porter, la sentir, l’a amenée, dit-elle, à
orienter son esprit vers la compassion pour les vivants et la présence
auprès des mourants.
Anthropologue, elle est allée chez les Dogon au Mali et chez les Amérindiens
pour connaître leurs rituels de passage. Elle a publié des livres,
considérés encore aujourd’hui, comme référence en la matière.
Activiste, elle s’est engagée dans le mouvement des civil rights,
manifestant contre la guerre au Vietnam. Aujourd’hui, elle accompagne
des grands malades et des prisonniers, en mettant à leur disposition
tout ce savoir-être qu’elle a acquis par ses études du chamanisme et
sa pratique d’un bouddhisme ouvert.
Chez elle, tout est dans la pratique immédiate, la réalisation
directe. Elle ne le dit pas expressis verbis, mais en sa présence, son
être même vous enseigne de ne pas remettre à plus tard, de ne rien
laisser moisir. L’alerte ! Il est temps ! Elle qui, dit-elle, est là
pour aider autant d’êtres que possible dans ce temps de vie, veut
vivre elle-même chaque journée comme si c’était la dernière.
Du peu de temps que nous partageons –elle nous emmène à un
restaurant en ville pour ne pas être dérangée--, des bouts de phrase,
des émotions, me reviennent.
Plutôt qu’un guide, elle se sent voyageur, pèlerin elle-même. Nous
suivons tous un sentier inconnaissable à travers la forêt vers un lieu
que nous n’avons jamais visité. Des enseignants peuvent nous dire des
choses, des cartes de route peuvent nous donner une idée des contours
de ce territoire, mais ce n’est que par l’expérience personnelle
qu’on apprend : la réalisation directe dans l’esprit du Christ ou
du Bouddha. « Sois une lampe pour toi-même ».
Chaque effort, dit-elle, enrichit tous les autres efforts. Pratiquer
la méditation deux fois par jour, sauve la vie. Etre avec des personnes
qui meurent ou qui sont en prison sauve la vie. Chaque fois il faut une
réponse neuve face à ce qui se présente. Quelqu’un en appelle à «
un esprit de commencement ». D’autres appellent à « ne pas savoir
».
La capacité de répondre à neuf vient de l’oubli de soi, de la
mise en pratique immédiate de ce que l’on a saisi, quand on n’a
plus peur (un exercice qu’elle fait vivre à ceux qui fréquentent son
centre consiste à partir, après une intense préparation, dans le désert
sauvage du Nouveau-Mexique, pour une semaine, sans rien).
Elle se sent devenue presque trop sensible. En partie à cause
d’une retraite à Auschwitz. Elle y a senti la peau s’arracher de
son corps et de son cœur. Il n’y avait plus rien entre elle et ses
nerfs. Elle était traversée de souffrance. Elle a essayé de ne pas
fuir ce lieu. Médicament amer, mais de la médecine malgré tout. Dans
la retraite, on demandait aux participants, non pas d’entrer et sortir
du camp, mais de rester là, en méditation, pendant des jours, dans les
crématoires.
L’amplitude de souffrance vécue dans ce lieu fut si grande
qu’elle n’arrivait pas à la comprendre, à l’entourer de ses
bras. Imaginer l’état d’esprit, la peur, la volonté de puissance,
créant un Auschwitz, un Kosovo, une Tchetchénie, un Guantanamo, un
Iraq, un attentat,… Visiter ces lieux d’effroi en notre humanité,
puis renaître, être…
Léonard Appel
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