La plupart d'entre vous connaissent l'association Initiations.
Il y a vingt ans, nous - Marie Milis et moi-même - avons orné de ce nom (et du statut d'association) notre initiative d'inviter à la maison des personnes qui nous avaient frappés par l'exigence de leur recherche et la lumière de leur être.
A une époque d'insécurité, de perte de repères mais aussi de rencontres et de voyages dans le monde entier, nous les invitions à partager avec nous et nos amis, et bientôt les membres de la nouvelle association, leur perception de la vie et de sa quintessence.
Pas d'école donc, pas de structure lourde. Privilégier le provisoire, la légèreté et considérer ce « travail », à la fois intérieur et pratique, comme une vocation à laquelle nous avons été appelés. Participer nous-mêmes à tous ces événements, conférence, séminaire ou voyage. Bref, créer quelque chose de beau, au-delà de nous-mêmes et en même temps à dimension humaine.
Avec la multiplicité des événements, l'organisation a été quelquefois envahissante, mais l'essentiel est demeuré clair et a été source de bonheur. Pour nous sûrement, pour d'autres aussi d'après les nombreux témoignages.
Itinéraires étant la branche la plus récente de l'arbre déjà bien planté d'Initiations, nous souhaitons racoter ici, à l'occasion de ses vingt ans, quelques souvenirs. Ils sont anecdotiques, variés, car pris dans la vie, dans le vif des rencontres. Néanmoins, ils font apparaître - du moins c'est notre intention - ce « secret bercé », cette « source », ce « vide », cette « âme du monde » que l'humanité ne cesse de frôler et de célébrer.
Souvenirs ? Il n'y a pas d' « hier », tout est là aujourd'hui, vivant, vibrant, ouvert au neuf, ouvert au bonheur.
Léonard Appel
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Avec quelques personnes, je suis entièrement à l'aise. L'un d'eux est Richard Baker. Nous ne faisons que rire aux éclats. Il n'y a ni maître ni disciple. C'est le bal masqué.
Dès que nous nous voyons, nous sommes heureux du simple fait de nous être retrouvés. Il a de grosses mains comme le Christ au tympan de Vézelay. Quand nous nous sommes vus la première fois, chez nous, il s'est mis à courber la seule petite cuillère en argent de notre vaisselle, par sa seule énergie, en me proposant de la remettre en état. Mais ce sont aussi des mains pacifiées, faites pour les gestes bouddhiques qui montrent le chemin que l'âme doit prendre. Chargé par Suzuki-roshi d'adapter le bouddhisme zen à l'Ouest, depuis de longues années il ne cesse, ingénieur de l'âme, d'enseigner ce chemin de crête. S'appuyant sur les œuvres de vieux maîtres du Japon comme Dogen (XIIe siècle), il vous introduit dans le règne du vide en deçà de notre perception du monde.
Un jour, Richard Baker doit se rendre au château de Rastenberg en Autriche où je loge. Personne n'est là quand il arrive. Il monte les escaliers avec sa nouvelle fiancée, une princesse allemande. Il entre dans la salle de séjour, ne trouve toujours personne, pousse la porte de la salle à manger, je suis là derrière la porte pour l'accueillir et regarder la surprise sur son visage. Le soir, notre hôtesse, Christiane Singer, pose devant l'entrée de notre chambre une petite table avec des bouteilles de vin blanc bien frappé pour notre plaisir d'une soirée de rire et de bêtises.
Le lendemain matin tôt, il entre, le port altier, dans le zendo, en maître zen, avec cet air solennel qui n'est pas de la superbe mais le respect humble du mystère dans lequel nous nous mouvons, et la fierté de vivre, souverainement, la dignité d'être humain. Il fait encore noir. A travers les vitres du zendo, dans la clairière de la forêt du Rastenberg, où Giorgio Thurn a construit ce temple entouré d'eau et de roseaux, nous assistons à la naissance du jour, à l'éveil des herbes et des arbres, au surgissement des sons de tout ce qui vit dans la nature. Nous regardons, nous écoutons, oui le silence existe encore.
Marie le connaît du temps de sa grande époque à San Francisco. Difficile à imaginer aujourd'hui la mode du zen en Californie à la fin des années soixante-dix, l'engouement, l'ardeur de la recherche dans tous les domaines en même temps. Richard Baker, aristocrate de la côte est des Etats-Unis, prince du zen, est abbé du monastère principal et développe mille initiatives, dont la création de restaurants branchés et de magasins biologiques. Tous ces mouvements, jaillis en même temps, doivent se cristalliser. C'est un feu d'artifice ; quelle lumière restera ?
Aujourd'hui, pour Richard Baker, c'est comme une vie d'un autre siècle. A la suite de crises de communauté et finalement d'un rejet pénible, il a rebondi en créant un enseignement en Europe, puis un centre en Forêt Noire, dans le lieu où Graf Dürckheim oeuvrait. Un autre versant de sa vie, confirmant sa vocation durable d'enseignant du zen.
Il ne délaisse pas pour autant l'Amérique. A Crestone, à quatre heures de Santa Fe, dans les montagnes désertiques du Colorado, bâtisseur, il crée un lieu de retraite. Quand nous y arrivons, il a tout prévu en mettant à notre disposition un grand chalet en forêt, à quelques centaines de mètres de la communauté. De temps à autre, nous allons dire bonjour à nos hôtes et participer à la méditation. Dans les monastères zen, regardez d'abord toujours la cuisine. Ailleurs, l'atmosphère peut être plus rugueuse, ici est un lieu qui rayonne la joie parfaite. Les couleurs vous sourient, les pots sont bien ronds, les confitures attendent toutes prêtes, le bois sent bon, et il y a de l'espace. Les ascètes ne sont pas misérabilistes, mais célèbrent la beauté simple de la création. Ici c'est un monastère pour les grandes retraites, en silence total et donc un lieu de lutte intérieure intense, mais même notre fils est à l'aise. Il y a un petit temple entièrement japonais, parfaitement refait. D'autres bâtiments sont de caractère occidental, bien que toujours avec un zeste de Japon. C'est que le zen vient de là et que les monastères japonais exercent un magistère. L'acceptation d'essaims de zen à l'étranger est récente et n'est pas partagée par tous. Suzuki et Deshimaru, tous deux du monastère d'Eiheiji au Japon, furent des pionniers. Ils sont morts : aux successeurs d'inventer un bouddhisme zen à l'occidentale, sans couper le cordon ombilical avec l'origine japonaise. C'est l'œuvre de vie de Richard Baker.
Richard Baker est le genre de personne à qui l'on peut tout dire. Il trouve toujours un filet pour que vous ne tombiez pas. Il a descendu tant de marches sur l'échelle des profondeurs, qu'il vous a sûrement précédé. Ses dons : l'humour, la science des contorsions humaines, sa légère pression dans le dos quand vous relâchez l'effort de l'assise en méditation, un mélange de rigueur et de fantaisie, de perception et d'incongruité, son manque américain de vanité.
Un soir, toujours à Rastenberg, nous dînons à huit. Christiane Singer propose que chaque couple raconte le moment de leur rencontre. Elle-même décrit ses origines viennoises, je crois même qu'elle nous montre une photo du premier temps de ce beau jeune couple rayonnant que Christiane et Giorgio sont pour toujours. Un autre couple est constitué d'une sopranocolorature née en Mongolie, rencontrée dans une rue de Vienne par un imprésario du nom de Wolfgang Amadeus, amour au premier regard. Nous décrivons notre rencontre à Taizé et dans tous les musées d'Europe, dans les années 1985-1987. Richard raconte son entrée dans une des plus nobles familles du monde germanophone, en déclinant son manque de titres. A la remarque de son futur beau-père disant que le lieu où ils se trouvent a plus de mille ans, Richard répond que sa robe bouddhique de moine zen a plus de deux mille ans !
Nous recevons l'invitation à son mariage princier un peu tard par rapport à notre départ déjà prévu pour le Népal. Nous calculons qu'au retour nous n'aurons pas assez d'argent pour reprendre un avion, l'hôtel, louer des costumes, tout cela à la rentrée, et nous renonçons à y aller. Pourtant, tous ses amis des Etats-Unis, d'Esalen, de Tallaharajo, de San Francisco, viennent. Ils sont cinq cents. Je lui envoie, à sa demande, une ébauche de liturgie, avec un choix de textes bibliques. Il écrit quelques jours après la fête, de sa façon si charmante, que le mariage aurait été meilleur
(il souligne) si nous avions été là. Bien sûr, le regret rétrécit la perspective. Néanmoins, nous aussi serions meilleurs aujourd'hui, si nous avions dépassé les obstacles qui se dressent toujours dans des occasions pareilles. L'invitation était unique. Un homme comme Richard Baker ne mérite-il pas qu'on accoure à sa rencontre de l'autre bout du
monde ?
Il vient d'appeler. Il est, avec Marie, à Cortona pour parler aux étudiants de la Haute Ecole des ingénieurs de Zurich, à l'occasion de leur université d'été. Il a été très malade. Sa voix est bonne et bienfaisante. Il raconte une petite histoire sur sa fille Sophie, à Marie à côté de lui, à moi au téléphone. Je l'invite à nous rejoindre l'été prochain pour enseigner le zen à ceux qui veulent venir. Si personne ne s'inscrit, nous aurons au moins le plaisir de nous voir.
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Notre image d'un swami (saint homme hindou), est souvent folklorique. Swami Chidananda est différent. Quand il entre dans une pièce, tout le monde se lève spontanément. En lui s'incarne la grande tradition de sainteté de l'Inde.
Un jour, lors d'une tournée européenne, par chance il est venu vivre quelques jours chez nous. Nous l'avons installé dans un pavillon à part, pour qu'il puisse suivre ses traditions de prière, d'ablutions et d'alimentation brahmanes. Il y admirait les objets ramenés de pays lointains, dont un petit arbre fait de pierres précieuses du Brésil. Pendant ce temps, notre maison se transformait en ruche de robes jaunes et en salle d'attente pour des disciples impatients, en quête du moindre darshan (vision) du saint homme. J'ai le souvenir de soirées de lait chaud, de bougies vacillantes, d'écharpes indiennes et d'yeux lumineux.
Un certain soir, je crus devoir rappeler l'heure de la conférence que devait donner Swami Chidananda dans un autre lieu. Dans la salle, les gens assemblés plongeaient déjà dans un silence méditatif, fixant toutefois du coin de l'œil la porte d'entrée. La raison du retard de notre hôte n'était ni orientale, ni spirituelle, mais la passion du jeu de notre fils. Car, en s'asseyant sur ses pieds, à l'indienne, le swami s'était mis au même niveau que notre enfant qui, lui, ne connaissant aucun horaire quand il s'agissait de ses petits bateaux, ne voulait pas laisser partir son copain de jeu. Peut-être en était-il de même pour le swami ? Voir ce maître âgé, aux jambes si minces, respecté des foules en Inde, prendre le temps de jouer avec un petit enfant, sans le brusquer par ses obligations, le voir croire en la maturité de ses disciples pour accepter d'avance un retard qui bouscule la hâte dévorante des occidentaux, révèle plus que de longs enseignements.
En sortant, apercevant le bac de fleurs posé par nos voisins devant leur fenêtre, il alla d'abord les toucher, leur parler un peu, avant de nous jeter un sourire complice, heureux d'avoir pu se rapprocher un instant, dans notre environnement bétonné, de la nature, du monde tendre des fleurs.
Des années plus tard, alors que, en route vers le sanctuaire de Gangotri situé aux sources du Gange, à 3500 mètres dans les Himalayas indiens, j'étais en visite dans un ashram d'Uttarkashi, au nord de Rishikesh, je vis Swami Chidananda sortir de façon totalement inattendue de la maison pour faire, malgré la pluie battante, sa promenade du soir. J'allai vers lui pour le saluer. Aussitôt il évoqua notre maison à Bruxelles, notre accueil et en particulier ce petit arbre en pierres précieuses que j'avais ramené du Brésil. Il en fit la description détaillée à tous ceux qui étaient accourus en quelques instants pour capter ce qui se disait. Son regard d'enfant transformait ce petit arbre brillant en condensé de vie rayonnante. Le swami, debout, là dans la cour, sous la pluie, dans sa robe safran, les bras levés pour dessiner le petit arbre dans l'air, puis plus tard le regard intense tourné vers l'intérieur, profondément présent, pour bénir notre pèlerinage… Que la vie est belle, quand nous pouvons vivre des moments pareils !
Pour lui, ce qui est permanent est toujours plus important que ce qui est temporaire. Car le monde est fait, dit-il, de souffrance et de mort, de sensations mouvantes et temporaires. L'âme est naturellement déçue, frustrée, désillusionnée de ne pouvoir faire l'expérience permanente du bonheur véritable. Celui-ci ne peut être obtenu que dans Cela qui Est permanent, plénitude et perfection, l'ultime réalité éternelle, diversement décrite dans les différentes religions. Les Ecritures disent que nous sommes tous, en notre essence, comme cet Etre. Le swami l'a dit et redit : l'essence de la vie spirituelle est de savoir comment, d'un mouvement vers les expériences temporaires, l'on peut se retourner et aller vers l'expérience éternelle. Ce temps de vie nous est donné pour réaliser ce droit de naissance à partir du potentiel inné de perfection divine et de libération. Quand je ferme les yeux et que je le revois, je l'entends dire ce refrain qui est au cœur du message de sa vie :
« O homme, cherche l'Eternel ! »
Un jour, à Rishikesh, en attendant le swami qui allait nous accueillir sur un promontoire d'où l'on surplombe le Gange, j'ai rencontré un jeune moine libanais qui venait de vivre une longue période de retraite, tout seul, dans les Himalayas. La rencontre tombait à pic pour que je puisse parler, dans cette ambiance de dévotion et de maximalisme spirituel, de l'incertitude qui reflète sans doute mon sentiment profond, autant que je puisse admirer la certitude de ceux qui croient et en voir par ailleurs la nécessité pastorale. L'incertitude en effet, me semble-t-il, nous rend flexible, audacieux, tendu vers des solutions toujours provisoires, inventif aussi, autonome enfin.
Robert Kfouri, ce jour-là, fut mon maître instantané qui prolongea mon théorème de l'incertitude. Nous nous sommes parlé comme des révoltés, chaque idée était un smash dans le champ de l'autre.
Et j'ai pris note de ce que je l'entendais dire.
« L'incertitude est une, les certitudes légions. Les réponses sont multiples, mais la question est une.
Dieu est silence, effacement, à la limite de l'inexistence, infinitude, NON permanent aux certitudes.
« Nada, nada » - « néti, néti » sont devenues des certitudes complaisantes, des couteaux sans lames au cou du vouloir-être.
Le Déchaussé mange du cuir, le Bhikshu roule en voiture et le Sannyasin a des dents en or.
Pour aimer l'incertitude, sein de l'indicible, un joyau est nécessaire : être las d'être et de vouloir, aimer la mort joyeusement et la remise en question active.
Accepter l'athéisme et le risque, avoir le courage du bon sens, trouver sa joie dans l'insulte et l'inconfort, baisser la voix et réduire les bruits, aimer et devenir les autres : c'est le chas de l'aiguille sans chameaux ni mensonges.
Croire à un Dieu à sa mesure est consolation et auto-affirmation.
Vouloir faire l'ange, avoir la certitude du savoir, moraliser, éprouver la fierté de la foi, ne sont qu'illusions qui assurent le roi qui trône sur des jugements certains, vertus et vanité.
Aimer est ne pas juger, ne pas affirmer, accepter, prendre et baisser la tête, voir ni bien ni mal, mais la bonté du Régent et son amour dans le cœur des êtres.
Aimer c'est prendre pour guide l'incertain, écouter sans projection, voir sans mémoire, être sans intentions et accepter le sacrifice de ne pas penser. »
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Théologien, psychanalyste, auteur de nombreuses études néo-testamentaires, d'analyses de contes de fées et de recueils de prédications, Eugen Drewermann a acquis, au début des années 90, une très grande notoriété à cause de ses démêlés avec la hiérarchie catholique en Allemagne et à Rome. Quand il fut destitué de son enseignement et même de son sacerdoce, tout le monde vénérait ou craignait voir en lui, selon les partis pris, un nouveau Luther.
Je l'ai rencontré à la Foire du Livre à Paris ; un homme svelte, au visage pensif, un peu tourmenté, comme certains Allemands peuvent l'être. Je m'attendais peut-être à un esprit révolté, nerveux, obsédé par ses thèmes ; j'ai découvert un homme sobre, affable, au savoir profond, un homme d'écoute. Comment expliquer cet air de tristesse ? Dans la protestation, il y a un moment de vérité, un moment de jubilation quand la cause est partagée par beaucoup, il y a aussi le moment du rejet et de l'oubli. La contestation vous isole, le prophète est seul et souffre de ne pas être compris. On est prophète le temps qu'on vous écoute.
Lors de sa conférence à Bruxelles, j'ai découvert ses longues phrases magnifiquement modulées, sa fougue, sa lutte, et en même temps son attention au traducteur, cette humilité non feinte d'être simplement serviteur d'un combat - d'un combat perdu d'avance.
Il est certain que tout mouvement, toute institution surtout, vieillit, risque de se scléroser et, à terme, de trahir le message dont il est porteur. Il suffit qu'un saint disparaisse, pour que ses coadjuteurs le trahissent. Si cela est vrai pour un fondateur d'ordre, cela vaut d'autant plus pour tout le corps ecclésiastique. Face aux transformations actuelles, infiniment plus rapides et totales que les évolutions historiques, même l'aggiornamento du concile Vatican II n'a pas fait le poids. Pour Eugen Drewermann, « la forme occidentale de religiosité, telle qu'elle s'exprime dans l'Eglise, s'avère simpliste » pour faire face aux problèmes posés aujourd'hui : « L'urgence se fait sentir de quelque chose de neuf, de plus subtil, de plus mystique. » Défi face à une Eglise qu'il exhorte à prendre en compte les acquis de la Réforme du XVIe siècle, des Lumières du XVIIIe siècle, de la modernité du XIXe siècle et de la psychanalyse du XXe siècle. A chaque époque, il s'agit de faire des synthèses nouvelles, comme saint Augustin, Thomas d'Aquin ou Luther ont pu le faire à leur époque. Faute d'un processus d'invention, donnant constamment sens aux paroles de la tradition, le christianisme perd son prophétisme au sein de la vie contemporaine.
Et le temps passe.
Ce n'est pas seulement à l'institution qu'il s'en prend. Un livre comme « Croire en liberté » s'attaque à la genèse des dogmes, ce qui l'amène à s'interroger sur l'essence de la fonction religieuse de l'homme. Pour lui, le dogmatisme est une maladie, une névrose qui rationalise tout, y compris
le « divin », afin de se garantir contre le changement ou l'inconnu par une pensée figée. Pourtant, la religion devrait conduire à l'autonomie du sujet tout en le reliant. Ses livres sont ainsi émaillés d'incongruités de la religion catholique romaine qui, pour rester institutionnellement intacte, n'a cessé de s'éloigner de l'inspiration de son fondateur.
De cette œuvre de déconstruction se dégage une atmosphère de liberté, d'évidence aussi en particulier pour ceux qui ont connu de l'intérieur les contraintes et les manipulations d'un système clérical tel que Rome l'a structuré et qui ont pris leurs distances. Je me souviens d'une conférence de Eugen Drewermann à la Faculté de Médecine à Paris devant une foule compacte, dont beaucoup de prêtres et de religieux qu'on voyait émus par cette parole pour eux libératrice… Son livre « Fonctionnaires de Dieu », basé sur des entretiens avec des prêtres et des religieuses, s'attaque tout particulièrement aux conditions imposées au personnel de l'Eglise. Quelle colère, quelle contestation des traditions, quelle soif aussi de retourner aux sources ! Il le dit : « Je crois que l'Evangile de Jésus n'est aucunement disqualifié par la façon dont agit l'institution en s'en réclamant. C'est l'institution qui est disqualifiée dès qu'on la confronte à la Parole évangélique. »
Je suis de ceux qui, souvent, ont été choqués par l'insistance et la passion, la Gründlichkeit, avec laquelle Eugen Drewermann critique, bien au-delà des accusations de l'appareil finalement superficielles, les déviations dans lesquelles l'Eglise s'est embourbée. Pourquoi continuer à cogner ? Dites-nous comment vivre, dites-nous de quoi toute cette religion est une expression, dites-nous ce qu'il y a de bon, caché en dessous de cet amoncellement de traditions, de dogmes et de folklores. Pour lui, « Jésus est unique, en ce sens qu'il rend présente cette réalité qui change tout et qu'il nomme royaume de Dieu. Si nous pouvions vraiment y croire, alors
la paix et la vraie joie pourraient éclore sur terre, et renverser la dictature de l'économie et des stratégies politiques . » Ce royaume, en quoi peut-il consister aujourd'hui pour nous ? « En ce que chaque homme accepte enfin sa propre vie comme le fait Dieu lui-même : avec la dignité d'un prince. Les hommes peuvent se porter mutuellement un respect digne du “rang royal” qui est celui de chaque être. »
Drewermann, ce n'est pas que de la critique, c'est la soif de la vérité occultée par les mensonges du fanatisme religieux, la revendication de la dignité humaine bafouée autant par les pouvoirs séculiers que réguliers, l'opposition viscérale contre la guerre et l'antisémitisme, le refus d'Eglises qui s'organisent pour diviser, la réinvention d'une religion intérieure et engagée, ouverte sur les profondeurs de l'homme, de la nature, des animaux et de la planète entière. Pour lui, aucune action n'est isolée :
qui s'élève contre la guerre conteste la façon de faire la politique. Qui
est contre l'exploitation des animaux, s'attaque à la finalité actuelle de l'économie. Qui est contre le dogmatisme en éthique et en religion s'oppose au système des religions. Evitons le pire, dit-il, en nous transformant nous-mêmes, en nous faisant grain de sable dans les rouages. Pouvons-nous être
ce grain de sable ?
Drewermann cite la cinquième sourate du Coran : Celui qui prend la vie d'un homme est pareil à quelqu'un qui prend la vie de tous les hommes. Celui qui sauve la vie d'un homme est pareil à celui qui sauve la vie de tous les hommes.
Il a une immense culture germanique. Drewermann est un de ces génies qui, dès qu'ils ont vingt minutes entre deux entretiens, écrivent un nouveau chapitre de leur prochain livre. Il est un pur produit de ces temps de gloire des séminaires allemands dans lesquels se réfugiait toute une intelligentsia. Mais il a plus : ce courage d'aller, saumon condamné d'avance, à contre-courant ; d'encaisser les attaques jamais aussi virulentes que lorsqu'il s'agit de questions religieuses, parmi les premières passions humaines ; de rejoindre l'armée spirituelle des prophètes et des hérétiques, des rénovateurs et des mystiques. Ses brûlures ne sont plus celles de Galilée ou de Giordano Bruno qui lui auraient été de bonne compagnie. Sa brûlure est celle de l'échec et de l'oubli, de la permanence de l'institution déviée, de la prééminence du profit et de l'exploitation, de l'esclavage de celui, de celle qui, par la pensée, par ses choix, par la souveraineté de son être, par sa capacité de libération, a « rang royal ».
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En nous accueillant chez lui à Zagora, dans le sud du Maroc, Ghali, notre chamelier, nous remercie de lui avoir offert le pèlerinage à La Mecque. « C'est le Dieu qui l'a fait », dit-il. Il porte l'habit du pèlerin, de laine blanche, directement sur le corps, tenu par une ceinture en plastique, une épaule découverte - tel qu'on est enterré. Il est rentré de là-bas, dit-il, encore plus décidé d'aller en ligne « directe » sur le chemin qu'il a pris.
Dans le magasin des tapis safran de son neveu, je regarde une porte juive, sur laquelle le chandelier est incrusté d'os de dromadaire. Puis mon regard plonge dans l'autre salle, où Ghali l'orant s'est agenouillé, les bras levés. A chaque séjour je le vois prier cinq fois par jour, seul dans l'immensité du désert. L'adoration le façonne, lui donne cette exquise charité et l'art de l'attention.
A La Mecque, il a bu tous les jours l'eau du « puits de Dieu ». Un jour, il a dû cracher beaucoup. Lui sortait des poumons le cobalt des mines près d'Ouazarzate, où il a travaillé quand, à cause de la sécheresse, ses animaux sont morts ; sa famille a dû quitter le désert et rentrer à la kasbah. Il est aussi soulagé d'être de retour chez lui, sain et sauf, car la chaleur extrême, les masses de pèlerins, la ferveur même font de ce pèlerinage une épreuve.
Il reprend son métier de chamelier, mais son habit étincelle et son regard a vu plus loin en lui-même. Assis sur mon dromadaire, venant du sud, je le vois marcher loin devant, dans la lumière jaune du soleil qui s'incline, comme un messager qui court, il est encore ici, il est déjà là-bas, au but qu'est notre campement à l'horizon, dont la tente blanche, vive, attirante, nous fait signe dans les dunes de sable.
Amis de tous les pays, venez marcher ici, au rythme des pays de Ghali, livré à l'étendue, là où les protections d'avoir et de pouvoir montrent leur faux-semblant et où se profile la force du cœur.
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Mains unies, jambes croisées, assis à même le sol, maître Hirano a le dos comme un jeune arbre, jaillissant de terre. Le tapis et son zafu (coussin de méditation) semblent parfois le soulever, parfois l'enraciner dans son voyage intérieur. Le crâne rasé, un éventail devant lui, il est tourné vers vous,
tout à l'écoute. Là où il est posé en méditation, il accueille.
Un sourire témoigne de l'élégance du cœur, fruit d'ascèses et de persévérances multiples. L'assise est le secret de sa présence.
Nous asseoir comme le font les bouddhistes zen n'est pas chose simple, nos articulations s'y refusent. Le zen, si populaire aujourd'hui, n'est vécu que par un petit nombre, prêt à se dépasser, à traverser la dispersion intérieure et la souffrance physique, pour trouver cet océan de paix qui nous est donné quand nous nous donnons totalement. Mais, même sans expérience de cette méditation, nous en entrevoyons les fruits auprès d'un maître comme Hirano : il a clairement payé lui-même le prix, sa réalisation se traduit en compassion, tout geste devient subtil, il entraîne l'autre sur le chemin de sa radicalité, il émeut par son attention raffinée aux fleurs, aux lapins, aux personnes et aux lieux sacrés.
Un jour, visitant la cathédrale de Bruges avec lui, je lui ai demandé s'il avait des saints protecteurs. J'ai vu un éclair dans ses yeux et il m'a dit : zazen, l'assise. C'est par la pratique régulière du zazen qu'il acquiert son ouverture sur nos traditions. Le maître aime particulièrement le précepte de la tradition chrétienne : aime ton voisin comme toi-même.
Après la mort de son père, quand il avait deux ans, sa mère ne pouvait plus assurer l'avenir pour elle et ses quatre enfants dans un pays en guerre, aussi le conduisit-elle au temple de son grand-père pour y être éduqué. L'enfant y fut adopté. Sa mère se sentit d'abord écrasé par cette perte. Ses jours étaient durs, car son métier de sage-femme rapportait peu d'argent. Lorsque le maître pense aujourd'hui à la tristesse de sa mère pendant ces années, son cœur pleure. Il se souvient souvent de son adoption. Elle eut une grande importance dans sa vie. Avant de mourir, son père adoptif exprima l'espoir qu'il devienne prêtre, car au Japon les prêtres bouddhistes sont, soit des enfants de prêtres, soit des orphelins comme lui, adoptés et élevés dans un temple. Il n'était pas intéressé de devenir prêtre, mais malgré ses sentiments, la décision fut prise pour lui. Il finit par s'en accommoder, pour vivre finalement un dépassement de lui-même.
En 1980, il fut nommé maître de méditation au monastère central du bouddhisme Soto, poste de grande responsabilité puisque le maître de méditation est en charge de centaines d'étudiants séminaristes ou prêtres novices. Plus tard, il fut nommé responsable d'un temple dépendant d'Eiheiji. Récemment, il est retourné au temple de sa famille à la campagne, non sans garder et entretenir ses nombreux contacts internationaux. Depuis de nombreuses années, il médite de par le monde avec tous ceux qui le désirent, moines ou non, bouddhistes ou non, aux Etats-Unis, au Mexique, en Europe. Aux Etats-Unis, maître Hirano allait régulièrement en prison méditer avec des prisonniers. Il lui fallait pour cela passer quatre ou cinq portes. Dans la chambre du fond, une quinzaine de prisonniers l'attendaient. Il leur apprenait l'assise. Il est marqué pour la vie par l'intensité de la méditation qu'il a vécue avec eux. Chacun des prisonniers restait assis pendant deux heures.
Le fondateur de son ordre monastique (zen soto), Dogen Zenji (1200-1253), a dit que ceux qui sont sur le chemin de la vie devraient s'aimer les uns les autres « plus qu'eux-mêmes »
et être unis plus que nous ne le sommes avec nos père et mère. Dans la méditation, nous nous rendons compte que tous les hommes ne forment qu'un seul corps et que chacun de nous est précieux au-delà de toute description. Il n'y a pas de relation plus sacrée que celle-là : être ensemble sur la voie. Auprès du maître Hirano, cette relation de « frères et de
sœurs » n'est pas restreinte à la salle de méditation ou à la
salle d'étude. Elle est présente partout où nous sommes, elle est inscrite en nous : nous sommes faits pour la rencontre
de cœur à cœur.
Né à Osaka, c'est grâce au sacrifice de votre mère que vous avez été adopté et que vous êtes devenu prêtre, pour enfin devenir maître de méditation dans le plus grand monastère du Japon, Eiheiji. Comment cela s'est-il passé ?
Peu après l'obtention de mon diplôme d'études secondaires, mon père adoptif mourut d'un cancer de l'estomac. Avant de mourir, il a exprimé l'espoir que je devienne prêtre. Mais cela ne m'intéressait pas. Son temple Tozenji était pauvre, et j'en avais assez d'être pauvre. Malgré mes sentiments, la décision fut prise pour moi de prononcer les vœux de prêtre. Je fus envoyé à Shizuoka pour être instruit sous la direction de l'abbé Hirano Gekkan.
Vous avez représenté le zen Soto à la rencontre d'Assise avec le pape Jean-Paul II, en 1986. Que signifie le christianisme pour vous ?
Ma gratitude pour le christianisme est sans bornes. Ma vie a été enrichie par l'adoration et la prière. Mon intérêt pour l'Occident et sa religion principale, le christianisme, m'a rendu plutôt singulier parmi les prêtres de la tradition zen japonaise. Les passages de l'Ancien et du Nouveau Testament qui nous disent d'aimer notre prochain comme nous-mêmes et de vivre dans la lumière de l'amour sont de précieuses directives à suivre.
Lors de vos séjours fréquents dans l'Etat de Washington aux Etats-Unis, vous étiez invité chaque semaine à méditer avec des prisonniers. Qu'est-ce qu'ils en retiraient ? Et vous-même, qu'est-ce que cela vous
a appris ?
Parmi eux se trouvaient les pires malfaiteurs qui, tout en
vivant en isolement strict, attendaient la chaise électrique. Ils méditaient sans les soucis habituels de ceux qui s'inquiètent :
« Je perds mon temps. Pourquoi suis-je en train de faire ceci ? » Ils n'avaient que du temps à perdre … Cela donnait beaucoup plus de signification à leur méditation. Méditer comme ceux qui attendent la chaise électrique. Sentir l'urgence dans notre vie. Essayer d'être reconnaissants pour toute chose, et pratiquer l'assise avec un cœur pur, sans aucun espoir de récompense.
Vu de l'extérieur, on pourrait croire que le zen conduit à une concentration telle qu'il n'y aurait plus de place pour l'Autre. Or, pour vous l'accueil est très important.
Aucun mot japonais n'exprime mieux la qualité d'attention et de gratitude que l'on peut avoir pour quelqu'un que : zanshin (cœur qui reste avec). Quand l'invité quitte le foyer de ses hôtes, ceux-ci l'accompagnent jusqu'à la porte et y demeurent jusqu'à ce qu'il soit hors de vue. A ce moment, les hôtes s'inclinent par gratitude et rentrent chez eux. Ils se préparent une tasse de thé avec le restant de l'eau chaude et boivent ce thé, en pensant à celui, à celle qui vient de partir. Zanshin qui exprime l'importance et la profondeur d'une rencontre de personne à personne et la qualité d'attention et de présence
au moment de se quitter, est un mot-trésor que j'ai toujours à l'esprit comme s'il imbibait, pénétrait mon corps et mon esprit, chaque jour depuis plus de quarante ans de pratique du zen.
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A l'heure de la sieste, l'amphi à Louvain-La-Neuve résonnait d'un silence pénible pendant le colloque consacré aux « Anges et démons ». Les orateurs lisaient leurs papiers savants qui allaient s'enfouir tout de go dans des Actes secrets des bibliothécaires. Le seul qui me paraissait faire entrer un air nouveau était un sinologue américain, parlant du « tableau des circuits intérieurs », une image taoïste du corps, de ses absorptions et de ses expulsions correspondant aux vides et aux pleins de la respiration du ciel-terre. Un tic sympathique le conduisait à vous adresser constamment des clins d'œil qui paraissaient tout à fait de mise, quand il abordait le sujet de la sublimation du souffle. Il faut y travailler sans relâche, dit la tradition taoïste, pour le faire parvenir au cerveau, plutôt que de décharger son essence spermatique dans des corps extérieurs. Sur le dessin du « tableau », le chaudron est la source de l'énergie primordiale dans le corps, que le laboureur sème et fait fructifier et que le père et la mère du Tao font remonter par la colonne vertébrale pour « réparer le
cerveau ».
Cet Américain habite en France, mais est d'origine hollandaise, de cette région de Grand-Rapids où les descendants des immigrés sont encore plus calvinistes qu'à Spakenburg. Comme chez les peintres hollandais, leurs tables sont couvertes de lourds tapis rouge-brun, de viande rouge et de pommes de terre, délice national ; comme chez les Boers et chez les Javanais, ils émaillent leur parler nouvellement acquis de mots et de tournures néerlandais, qui les font pouffer de rire. Chez John, le néerlandais de ses parents, l'américain de Harvard, le chinois des mandarins et son français de synthèse font un langage multiculturel des plus charmants.
Nous nous découvrons des racines communes et nous partons dans une discussion de la question : pourquoi le christianisme n'a-t-il pas « pris » en Chine ? Traditionnellement, les sinologues avaient la conviction que christianisme et culture chinoise étaient irréconciliables, surtout à cause de la langue. Ainsi Jacques Grenet disait que la structure de pensée, caractéristique de la langue chinoise, ne pouvait pas s'accorder à la façon de penser habituelle au christianisme. Le bouddhisme y a eu beaucoup plus de succès. Les Jésuites n'arrivaient pas à plus que trois cent mille âmes converties, sur une population totale de cent quarante millions au XVIIe siècle. Une nouvelle génération de sinologues remettent cette position en question, en disant qu'une culture n'est jamais totalement gelée. D'autre part, le bouddhisme paraissait tout au début aussi étrange. Des aspects de la doctrine bouddhiste, comme la doctrine de la réincarnation, de l'épuisement du désir dans le nirvana et surtout la vie monastique, paraissaient au moins aussi étranges que le christianisme. Mais, disent ces historiens, les bonzes illettrés atteignaient des couches de la population par leur façon de travailler à petite échelle, ils arrivaient ainsi à faire partie de la gamme colorée de la religiosité populaire. Ce serait l'approche coordonnée, conduite d'en haut, des missions jésuites qui aurait conduit à l'échec de la christianisation de la Chine.
John Lagerwey, tout en affirmant qu'on ne peut jamais expliquer pourquoi quelque chose n'a pas eu lieu, apporte des nuances à cette question de l'irréductibilité de la Chine au christianisme. C'est que, pour lui, la théologie de Matteo Ricci et la tradition usée des mandarins qu'il rencontrait à Pékin, ne pouvaient pas correspondre. Le christianisme du XVIIe siècle fut déjà bien éloigné de sa source hébraïque, et les mandarins furent très éloignés de la religiosité populaire dans laquelle l'on vénérait un Dieu qui régnait dans le silence et pouvait être rencontré dans le souffle. Quand Ricci cherchait des mots chinois pour Dieu, il trouvait « tian-zhu », maître du ciel. Les protestants iront plus tard encore plus loin en le nommant « shang-di », l'empereur suprême. Hélas, cette terminologie de la monarchie était très éloignée, à la fois des conceptions hébraïques de l'homme et de Dieu (nées longtemps avant que la royauté émerge en Israël) et des mandarins qui refusaient un Dieu anthropomorphe.
Lagerwey fait une remarque pertinente concernant le moment où l'on a essayé d'importer le christianisme. Le bouddhisme est venu au début de notre ère, c'est-à-dire à la fin de la période Han, dans les « siècles obscurs » d'anarchie et de vide. Le christianisme y est venu à une époque où le paysage religieux était déjà occupé : le taoïsme, le bouddhisme et le confucianisme avaient pris leurs places. Que serait-il arrivé si le christianisme avait pénétré à une autre époque, par exemple à l'époque cosmopolite de la dynastie Tang, ou s'il avait pris un autre style, moins proche des cercles de l'intelligence et du pouvoir, s'il avait pris le chemin d'une religion plus populaire ? Selon lui, c'est le christianisme populaire, pentecôtiste ou charismatique, qui serait le mieux équipé pour rencontrer les aspirations religieuses des Chinois. Il est à l'affût de ces trésors de sagesse, de rituel et de cosmologie qui habitent en eux et qui ne sont que rarement disponibles dans des écrits. Ces entrevues prennent ensuite place dans des volumes savants sino-américains, complétés par des vidéos, sauvés pour la postérité.
Qu'est-ce qui anime un homme pour qu'il quitte chaque année sa famille, l'Occident, son style de vie, pour retrouver un peuple à l'autre bout du monde ? L'amour, dans ce cas l'amour de la Chine et des Chinois avec qui l'on est lié comme dans un autre mariage. L'anthropologue donnerait tout pour se plonger dans son peuple. Dans le cas de John Lagerwey, ce n'est pas que de l'étude, académique, archéologique : sa rencontre avec le taoïsme représente une interrogation constante. Lui, d'origine calviniste, avec ses longues prédications cérébrales, découvre par le biais du taoïsme, l'importance du rite, du faire, condition du croire. C'est le premier chercheur qui m'a montré combien il est possible de redécouvrir ses propres origines par l'étude de religions extrême-orientales. Quelques générations ont cherché en Orient ce qu'ils ne trouvaient plus ici, dans un Orient rêvé quelquefois où la culture donnait un autre aspect à la religion. Lagerwey, par l'étude des rites en Chine, découvre l'importance de la liturgie de la messe. Pendant ses longues randonnées dans les campagnes chinoises, il l'a analysée, en a découvert la richesse, l'équilibre, la ritualisation, et l'a priée par cœur. La messe catholique, pour lui, est le « yoga du souffle », l'exercice hebdomadaire ou quotidien pendant lequel l'on jette son vieux corps sur l'autel pour en récupérer un autre, renouvelé. « Tout n'est pas pour le mieux », dit-il. « Mais le jeu l'emporte sur le travail et la création sur la douleur. Nous sommes les enfants du jeu. Nous sommes les enfants de la liturgie. »
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Je t'ai entendue me dire :
Regarde le colza qui t'entoure en champs dorés, décorant la
colline. Il t'offre joyeusement des brassées de cadeaux.
Regarde attentivement. Ces champs veulent te faire part de leurs confidences et épanouir en toi les espaces infinis du cœur.
Les champs dorés de colza te disent comme tu es beau. Ils te demandent : Pouvons-nous t'aimer ? Pouvons-nous te suivre et être ton ami ? Leur étendue, leur couleur vive et leur danse libre annoncent la présence chaleureuse des autres. Donne-leur de percevoir la porte ouverte de ton cœur et ne souffre surtout
jamais de ne pas te sentir reconnu. Que ton regard soit large et ample ; sache qu'il n'y a aucune voie, aucune vérité pour toi
dans l'insatisfaction. Ris et laisse-les t'approcher. Offre-leur de t'approcher, avec douceur, avec aisance, laisse-les être timides et venir se réchauffer progressivement à ton soleil. Donne-leur qui tu es… soleil et pluie, tempête et brise légère, oiseau planant dans l'air et vent au doux murmure, et par-dessus tout, image de l'Autre.
Aide-moi à garder vivant notre rythme d'harmonie et de louange. Ne laisse pas ton visage s'embrumer. Surtout, ne te reproche rien. Et si tu souffres de luttes quelles qu'elles soient, reste paisible ; sois ton propre vis-à-vis et regarde-toi avec justesse. Que ni la peur ni les luttes ni les excuses ne rétrécissent ta vue. Regarde-toi, vois comme tu es lumineux.
La solitude ? Elle est ton amie, ta source, ta plénitude, ta splendide faiblesse. Ton point de vue est celui d'un alpiniste regardant au-delà des sommets. Tu vis au pays de la tendresse. Tu te nourris de beauté, tu vis de solidarité, l'eau de ton regard est pure et tu vois. Considère la vie avec compassion, centre-toi sur l'Autre en toi.
Tu es ferme quand tu touches à l'essentiel. Cette quintessence en toi, laisse-la régner de plus en plus au palais de ton existence.
Et laisse exister entre nous tout ce qui est là, y compris ce qui journellement te marque de peine. Quand ta journée est vide, quand ton cœur languit, quand tu es déçu, regarde les champs de colza doré, célèbre votre connivence et votre unité. Personne ne comprendra ton bonheur. Tu ressembleras au soleil. D'autres viendront à toi pour se réchauffer à ton soleil, et le vide deviendra une surprise étincelante. Ils viendront pour célébrer ta joie, pour te remercier d'être celui que tu es, pour te confirmer ; l'un après l'autre, ils trouveront un moyen de te dire, même de façon déguisée, je t'aime. Vide ? Repose ton impression de vide en moi, et le bonheur fleurira. Les champs ondoieront au rythme de mes yeux brûlants tournés vers toi.
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Un jour d'hiver, en attendant l'avion pour Washington, D.C., je découvre dans la librairie de l'aéroport de Montréal le nouveau livre de Thomas Moore : Soul Mates. Honoring the Mysteries of Love and Relationship.
Dans l'avion plein à craquer, je me sens écrasé par mes voisins Américains, baraqués, bruyants, sûrs de leurs jugements. Avec ma voix trop douce et timide, je ne fais pas le poids. Je finis par me cacher derrière mon livre.
J'aime bien d'abord regarder la facture d'un livre, son dos, le miroir des pages, le type de lettres choisi. Je le laisse glisser dans mes mains. Avant que je ne m'intéresse à la table des matières, voire à la lecture qui ne me paraît pas toujours nécessaire, je regarde la mise en pages, l'iconographie, la bibliographie. Œuvre d'art, le livre est une sculpture plate, une peinture sèche, une chorégraphie rectiligne, une partition chantée recto tono,
un magasin de lettres, un musée des mystères du monde, un havre de
calme et de paix.
On a déjà quitté le Canada, les voisins se sont assoupis quand, le reprenant au début, je constate que le livre nous est dédicacé : Léonard Appel and Marie Milis in Brussels. L'oiseau ne tremble plus, je me sens reconnu. Le livre précédent de Thomas Moore, « Care of the Soul », s'est vendu à deux millions d'exemplaires. Je serai donc vu dans toute l'Amérique !
Le mot soul pour âme a une résonance éthérée, même pour beaucoup d'Américains. Thomas Moore s'inscrit dans une ligne de pensée spécifique qui voit l'âme comme la substance profondément enfouie
de nos vies et de nos personnalités. La tradition dit que c'est l'âme
qui nous rend humain. L'esprit inspire, est indispensable, mais n'humanise pas. L'âme est concernée, quand il s'agit de la vie ordinaire, des émotions simples, du mariage et des enfants, du travail quotidien.
Si nous nous laissons trop prendre par l'esprit, nous risquons d'oublier
la valeur et l'importance de ces choses ordinaires. Dans un de ses livres,
il consacre ainsi tout un chapitre à l'importance d'écrire et d'envoyer
des lettres personnelles. Psychothérapeute, il ne sait que trop bien qu'il
y a une sorte de gloire à simplement maintenir une maison et une famille, à faire son travail et traverser les luttes d'une vie simple.
L'âme ne nous rend pas seulement humains, elle nous rend remarquablement individuels. Face au maximalisme exigeant de nombreuses spiritualités, où il faut répondre à un modèle optimal,
il pratique l'âme en étant simplement lui-même, mari et parent, sans essayer d'être parfait ou extraordinaire. Il écrit, il voyage. Ses best-
sellers l'obligent à partir de chez lui une semaine par mois, pour des conférences, des séances de signature, des émissions de radio et de télévision. A 50 ans, avec un livre à succès, après en avoir écrit
beaucoup d'autres, il est instantanément riche pour quelque temps,
se marie, s'achète une maison, obtient un contrat pour sept livres à venir. A certains de ses séminaires en Californie, il y a mille cinq cents inscrits. Ancien religieux, il en jouit et il y renonce le plus possible en rentrant à la maison. Là où il vit le plus, c'est dans la musique et l'art.
Quand il est passé cette année à Bruxelles, nous nous sommes assis à
la cuisine pour nous parler huit heures de suite. Nous ne nous sommes levés à aucun moment, par crainte de manquer un maillon de notre conversation qui était pourtant de simple amitié. Nous parlions d'enfants, de titres de livres, de vies enchantées, d'argent et d'éditeurs,
de rêves… Il a complété ses dédicaces, il fallait quelque chose dans chaque exemplaire : Quels dons vous m'avez procurés - amitié, travail en commun, voyages et délices épicuriennes ! (« Care of the Soul »). A Léonard et Marie, éducateurs du cœur et de l'imagination (« The Education of the Heart », pour moi son plus beau livre, soit dit entre parenthèses). Pour Léonard et Marie, moines-dans-l'esprit, mariés, mondiaux (« Meditations. On the Monk Who Dwells in Daily Life »). Bénédictions érotiques et vœux mondains (« The Soul of Sex »). Je vous souhaite les dons de Vénus, Jupiter et Mercure - trois grâces (« The Planets Within. The astrological psychology of Marsilio Ficino »).
Il y a longtemps déjà, dans une maison quaker près d'Albany, New York, où nous l'avions invité à donner une conférence sur l'écologie spirituelle, il me toucha le plus quand il parla de sa fille Siobhan, de ses angoisses de petit enfant la nuit, de ses moments de présence et de veille auprès d'elle. Ayant vécu longtemps sans enfants, j'étais saisi par la beauté de ce qu'il évoquait. Par ces gestes de bercement au pupitre dans une conférence, somme toute rigoureuse, il m'a guidé vers la recherche de nos enfants, trouvés au fin fond de nous-mêmes.
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Elle arrive en jeans, incognito, avec son matériel sous le bras. Elle vient faire son boulot. En arrivant devant les Uffizi devant une statue de quelque évêque vaniteux, elle s'assied sur une caisse d'oranges, pour manger un peu, humer l'air, voir passer les touristes, fumer une cigarette. Les gens ne la regardent même pas. Ils regardent bien au-dessus d'elle pour déchiffrer les phrases latines sur le fronton peut-être ou entrevoir les têtes des statues.
Elle se couvre d'un long habit tout blanc et poussiéreux, elle peint son visage en blanc pour que seuls ses yeux vivants, en s'ouvrant, puissent frapper les gens. Son but, tout immobile qu'elle soit, est de toucher. Elle veut créer des liens, par un sourire, une vérité, un moment unique. Elle s'immobilise donc, statue honorifique des Uffizi. Tout de suite une petite foule se rassemble, fascinée, en attendant qu'elle bouge peut-être un peu…
Ces regards, ces objectifs, ces rires et ces attendrissements la font réagir. Mona Lisa au sourire inénarrable, elle accueille ceux qui veulent être photographiés avec elle. Elle pressent tout de suite la force, la timidité, la fraîcheur, ou l'enfance éclatante de chacun qui s'avance.
Une jeune handicapée, un instant, devient sa fille, et la nôtre aussi un millième de seconde. Puis notre statue devient l'ange d'une latino-américaine, débordante de joie. Puis elle se pare de la fierté de ces jeunes gens en pleine force de l'âge. Elle mime la timidité de ce monsieur qui demeure à distance. Elle célèbre avec des gestes si délicats, enveloppants et pourtant ouverts, la belle humanité des gens à qui elle donne son attention. Elle danse avec les enfants. Elle se moque affectueusement. Elle joue le rôle d'une madone, petite mère d'humanité. Puis elle se statufie à nouveau, une statue capable de faire bouger les gens.
J'ai aimé cette heure à la regarder fasciné, à voir tous ces gens avec elle et à rêver à ce qui pourrait changer dans les rapports humains.
Au retour, nous lui avons envoyé toutes nos photos, elles sont revenues. Elle doit bouger pas mal, la statue.
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A la suite d'une brève rencontre sous la pluie, sur l'île écossaise d'Iona, le Dr Michael Murphy, psychiatre américain d'origine irlandaise, est venu en Belgique, en Hollande et en France, deux fois par an, pendant une dizaine d'années, pour donner des formations à l'accompagnement des mourants. Bon vivant, chaleureux, tout le contraire d'un ascète avec son memento mori, il est passionné par la vérité de vie qui se révèle dans la rencontre avec le malade et sa famille. Mourir, dit-il, est fatal, mais pas sérieux. Ce n'est pas une calamité, c'est en mûrissant vers elle que nous commençons à vivre intensément.
Au début de chaque conférence, de chaque séminaire, il dessine un œuf, plus ou moins rond, sur le tableau. Ceux qui ont fait plusieurs stages, rient un peu de la répétition. Certaines choses doivent être dites et redites, car elles résonnent différemment en nous. Avec de grands gestes, Michael Murphy tente de nous convaincre que nous entrons au monde comme un œuf. A l'intérieur de la coquille se trouvent l'imagination, les sentiments. Regardez les enfants, dit-il, en pointant son doigt vers lui-même, ils vivent à l'intérieur. Malheureusement, en grandissant, les gens attachent plus d'importance à la coquille qu'à l'intérieur. Ils préfèrent la conscience ordinaire à l'âme. Même la psychiatrie, dit le psychiatre qui a quitté ses méthodes traditionnelles, ne s'attache qu'à la coquille et pas au mind, à l'âme, cette profondeur d'ombre et de lumière qui nous lie à l'immensité de la vie. En Orient, on demande de calmer le mind pour accéder à l'âme. Mais ici, l'éducation épaissit la coquille. Les autres ne voient plus en nous, au-delà de la coquille. Nous ne voyons plus en nous-mêmes. Nous nous épuisons à faire, en oubliant d'être. Ce n'est qu'à l'approche de la mort que la coquille craque et que nous sommes en prise directe avec l'intérieur.
Au long de ces dix années, les séminaires de Michael Murphy
ont permis aux participants, dont de nombreux médecins, de prendre conscience à quel point la maladie est une invitation
du dieu Hermès à entrer dans le royaume obscur de l'âme.
L'appel de Michael Murphy a quelque chose de l'apostrophe d'un prédicateur, d'un prophète, saisi par une urgence absolue que les gens font tout pour ignorer - un appel à révolutionner toute la vie, d'abord le milieu des soins et de l'hôpital, ensuite la société, surtout américaine ou américanisée, dont il ne cesse de dénoncer la déshumanisation, l'artificialité, le néant. L'approche du malade, du mourant, de sa famille qui s'interroge, va nous faire redécouvrir, pense-t-il, un autre univers où il est possible de communiquer par
le cœur.
Et d'enchaîner : pourquoi attendre la mort pour découvrir l'âme de l'autre et être relié ? Faites une rencontre avec votre famille le plus vite possible, n'attendez pas le dernier moment. Téléphonez. Pour pouvoir se quitter, il faut d'abord s'être rencontrés, s'être frottés les uns aux autres, s'être portés d'âme à âme, aussi bien dans les abîmes des secrets que dans la mémoire lumineuse. En tant que directeur d'un hospice (intégré dans un hôpital plus grand), il a accompagné des milliers de malades vers la mort, mais également leurs familles, leurs frères et sœurs, leurs parents, oncles et tantes. Le Dr Murphy les interroge tour à tour : quels sont vos soucis pour le futur ? Qu'est-ce que vous souhaitez dire à votre père, à vos petits-enfants ? Je ne l'ai jamais entendu utiliser le mot « réconciliation », mais se parler, se confier, chercher la transparence dans l'émotion de l'adieu rend l'avènement de la mort moins désastreux. Pour beaucoup, les temps de la mort d'un proche deviennent les plus beaux moments de la vie.
Parlez-vous, recommande-t-il. Racontez-vous l'histoire de votre famille : les peurs, les blessures, les temps heureux, les uns, les autres… Et aussi la grande histoire, celle qui nous relie à la terre, au cosmos, celui de l'inconscient connectif, ce tissu de relations qui nous unit.
Murphy aime flâner dans une ville comme Paris, s'attabler dans un bon restaurant, goûter un bon vin. Mais avant que vous ne le sachiez, il aura trouvé un voisin à qui parler de la vie, de l'amour, de la mort, charmeur qu'il est avec ses yeux bleus d'Irlande. Regardez,
il a arraché un morceau de la nappe en papier et se met à dessiner un œuf…
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Shinosakai, province de Nagano (Japon).
Comme tous les jours, Oshida « shinpu sama » (vénérable Père) travaille dans la rizière qui assure à la petite communauté de Takamori sa subsistance. Chaque soir, tous se retrouvent à la chapelle pour célébrer la messe. Une grande fenêtre est ouverte sur le crépuscule,
les trois autres murs sont faits de vieux bois sombre. Par terre, au centre, une pièce de tissu doré, en fait des bandes de tissu faites de vieux vêtements déchirés, finement tissées selon des techniques locales affinées par les âges.
… wabi - la pauvreté lumineuse… Devant la place du prêtre, une pièce de tissu blanc et une planche de bois sur laquelle se trouve le calice. Quelques bougies donnent à la pièce une atmosphère de chaleur et des jeux d'ombres.
Les gestes du père Oshida semblent hérités de la cérémonie du thé : sa façon de plier le linge de l'autel, de nettoyer le calice qui est un bol
à thé monté sur un socle, etc. Il nous dit en fait que, sans être éduqué à l'art du thé, ces gestes lui sont venus naturellement puisqu'ils sont nés de la respiration. Il lit les prières et les psaumes avec les intonations que nous avons entendues au théâtre No. Bien sûr,
dit-il, puisque la lecture est portée par le souffle.
A l'offertoire, un feu est allumé, selon une tradition ancienne. Sa messe est une cérémonie pénétrée de silence et de lumière. Les paroles, parfois à peine audibles mais d'autant plus intenses et brûlantes, les gestes qui expriment la méditation, l'unité vécue avec
les hommes et les femmes d'autres religions - dans le silence du soir - font de cette célébration un moment d'éternité.
C'est alors que je saisis son récit parlant d'un vieillard chinois. Cet homme, père d'un prêtre, était forcé d'adhérer au parti communiste. A cause de son refus, on l'a fait marcher sur des braises en le battant, son dos en est resté arqué et ses pieds ses pieds ne le portent plus. « En le voyant, j'ai compris, dit le père Oshida, comment le poids de l'être peut se remplir de la lumière de la tendresse. »
Ainsi, les souffrances qui ont marqué son aventure spirituelle s'éclairent dans ces moments de transfiguration que sont ses célébrations de la messe, le soir à Shinonsakai, loin des mégalopoles.
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Pasang Lama, l'actuel abbé du monastère Ngagyur Ngingmapa Jhowa, à Saldang, dans la région de Dolpo au Népal, près de la frontière tibétaine, veut me voir lors de mon passage à Kathmandu.
Il est un oncle de notre fils Sonam et gardien des traditions de la famille dont les origines connues remontent à l'année 1626, date de
la fondation du monastère par Chabad Sherab.
Tandis que nos monastères occidentaux se situent loin du monde et sont quasi absents de la conscience du commun des mortels, dans la tradition tibétaine le monastère est au cœur de la vie de tous, et pas seulement de celle des moines. C'est le lieu centripète de la vie entière, la mort incluse, lieu à la fois saint et terrible, confirmant bien la définition du sacré donné par Rudolf Otto. Ses rites rappellent les sacrifices sanglants anciens. Les déités courroucées y apparaissent ainsi que des esprits masqués, tenant en main des miroirs magiques pour se protéger des démons.
La femme de Pasang Lama vient de mettre au monde un fils que je suis un des premiers à voir, un bébé pétillant de vie et de lumière ;
son grand-père, connu en Occident à cause de son rôle dans le film
« L'enfance d'un chef » d'Eric Valli, est là, mage moderne, venu du lointain Dolpo pour l'adorer.
Parce que je ne suis pas encore allé au Dolpo, région difficilement pénétrable autrement qu'à pied, nous regardons quelques photos
du monastère. D'abord, je vois le père de Pasang Lama en train de danser le cham après avoir accompli la retraite traditionnelle qui dure trois années. Un visage absorbé, plongé dans le rituel, en train d'accomplir un pas de danse en harmonie avec un autre danseur derrière lui. On trouve cette même concentration, cette même absence à notre monde, ce même arrachement intérieur, dans toutes les liturgies du monde, chrétienne ou amérindienne, hindoue ou tibétaine. Selon son fils, son père Seenon Dhondup Rinpoche descend du ciel. Quelle affirmation ! Je le contemple, ce père, sur
cette petite photo, habillé de vêtements somptueux, soies amples et brocarts. Les danses du cham, liées à la religion pré-bouddhique (bön) suivent des indications chorégraphiques précises tirées d'écritures tantriques-bouddhiques très anciennes. On s'imagine les sons tonitruants des grandes cornes, les magiciens en chapeau noir, les bouffons et le peuple, tantôt délirant de joie, tantôt saisi par le sérieux presque menaçant du spectacle. Sur la tête, le père porte un stupa comme un chapeau, surplombé par un crâne. Mon regard reste rivé à ce danseur qui trouve dans ce rite la rectitude, l'alignement, l'axe du vivant. Ce sont des rites qui font trembler les spectateurs, et leur paraissent en même temps nécessaires pour tenir en place ce monde si particulier qui, tout en étant le nôtre, s'ouvre sur d'autres mondes, accessibles à une autre conscience que la nôtre, limitée et enfermée.
Une autre photo montre le monastère qui a trois étages. L'étage supérieur comporte deux espaces de réunion, celui à l'extérieur, soutenu par six piliers, celui de l'intérieur, par quatre piliers. A droite une maison d'hôtes. L'étage intermédiaire a douze chambres pour
les moines et les membres du staff. Au rez-de-chaussée il y a encore treize chambres pour loger des gens et pour ranger leurs affaires. Derrière se dressent les montagnes. Ce qui me fascine toutefois
c'est, à travers les champs fleuris, la procession des moines déambulant autour du sanctuaire. Fascinante, l'élégance de l'attitude, toujours courbée, des moines tibétains : ils se hâtent à travers l'espace en se courbant, même habillés de costumes colorés et de chapeaux à la Napoléon, comme s'ils ne voulaient déranger que le moins possible, ne toucher à rien, en poursuivant un opus Dei, un travail de quoi ? de sanctification ? de rétablissement de rythmes sacrés ? d'alignement de nos déviances ? Peut-être ne le savent-ils pas eux-mêmes, comme l'artiste faisant de l'art pour l'art, ou l'amoureux l'amour pour l'amour.
Nous regardons ensemble la photo du stupa. Il est fait de joyaux,
de conques, de tissus et de précieuses reliques. Il paraît que ceux qui marchent autour en dévotion sincère seront dispensés du retour dans l'existence cyclique, avec son cortège de souffrances. Pasang Lama dit que le stupa est si majestueux qu'il ressemble au mont Meru entouré de collines dorées et de lacs. Sa majesté est surtout intérieure : une statue du Bouddha, une autre de Gourou Padhasambhava le manifestent. Et qu'est-ce que cet intérieur, cette réalité que nous sommes, ce rien qui est tout ?
Toutes ces photos sont captivantes. Il y en a une de Pasang Lama
lui-même, jeune homme béni des dieux qui lui octroient des visions ; un front qui pense et prie ; des yeux intenses avec un zeste d'humour ; habillement bouddhiste, jaune brun, impeccable ; comme tout spirituel, présent et absent en même temps ; une vie de luxe intérieur. Nous buvons du thé ensemble. Je regarde le jeune abbé, si posé, si poli, si investi, pour découvrir des ressemblances avec mon fils.
Le but de notre réunion est encore ailleurs. Pasang Lama pose entre mes mains un grand livre rectangulaire fait d'innombrables feuilles volantes, emplies de calligraphies. Il s'agit du livre de la lignée, de la famille en quelque sorte. Tous les événements, survenus depuis le XVIIe siècle autour de ce monastère du Dolpo, y sont décrits, les noms de tous les gardiens de la lignée y sont nommés. Tous les
dieux y sont présents.
Je le tiens entre mes mains un très long moment, en silence.
Pasang Lama, je le comprends maintenant, a voulu me dire que la famille souhaite traduire ce grand document en anglais ou en français, pour que Sonam, un jour, puisse le lire, s'y reconnaître, connaître sa lignée, s'y s'ajouter. Car Sonam, ce garçon pleinement contemporain qui adore le skate et le breakdancing, le messenger service et le paintball, plonge ses racines dans ces hautes montagnes tibétaines, dans ces nuits du temps. Autant il est porté par cette tradition, autant il y est aussi d'une certaine façon attendu.
A lui la liberté de se relier un jour consciemment à cette procession
qui traverse les âges et qui tient en haleine les forces du mal.
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L'ami vous parle de l'intérieur. C'est comme si je l'entends. Mais sont-ce ses paroles ou les miennes ? Que me dit-il, quand je lui donne la parole en mon for intérieur ?
Je n'ai jamais marché dans les flaques. Il y a des moments dans la vie, même tard, où cela devient possible : les éléments du jeu changent pour donner une dernière chance d'humanité.
Par moments j'en étais bien éloigné. Ce dimanche, l'ombre au visage, déchiré, blessé à vif. Je roule de village en village, comme endeuillé.
J'ai des amis, mais, au fond, personne que je pourrais aller voir à l'improviste. Je me retrouve seul à une table dans ce restaurant trop huppé pour passer inaperçu. Je fais semblant de sourire, de bien me comporter. Un jour noir. Je dois prendre une décision : soit je me cramponne à mon rejet, je m'enlise et je déshonore l'être qui est en moi, soit je réinvente, je réanime, millimètre par millimètre, mon existence la plus quotidienne, la plus réelle, la plus libre, avec pour seul acquis quelques amis, mon imagination, mon impatience, mon cap, mon sens de la beauté et de l'amitié. Foin de la maison installée, des souvenirs d'antiquité, du statut statufié, tout doit bouger. Voilà.
Je laisse le passé bifurquer vers ailleurs, même si l'on se chargera de me le remémorer, car je suis impatient d'amorcer un nouveau virage, d'accomplir ma vraie nature emprisonnée dans les habitudes de la dépendance et de la culpabilité. Défenestré, libéré au fond, je veux vivre selon les lois de la sensibilité, de la liberté, uniquement par le cœur, par l'intérieur. Aujourd'hui, j'ai la possibilité de choisir et de trancher, souverainement, d'exclure et d'inclure, de tracer le chemin et de fixer le but, de risquer et d'être. Oh ! cette joie, ce droit à amplifier son être - à grandir avec les arbres qui poussent derrière la maison, à mûrir avec les enfants qui viennent dessiner chez moi, à passer les frontières de moi-même à la recherche du soleil et de l'amitié, à multiplier ces gestes simples qui ouvrent le cœur.
L'homme partout est créateur, l'homme est poignant partout. L'artisan est gardien de merveilles que je ne cesse d'admirer. Je vais dans les lieux où l'on s'interroge, où le défi de la condition humaine, de l'inévitable et de l'insoupçonné, m'est conté, surtout au théâtre. L'humanité s'y expose, s'y interprète, s'y élargit hors de moi. Je vais voir des photos, des musées, j'adore les créateurs. Pour moi, la peinture surtout est un miroir où l'âme se reflète, devant laquelle je suis dénoué et éveillé, où s'aiguise mon sens de l'authenticité. Tout d'un coup, un trait m'émeut, un coloris, un regard appelle le regard de quelqu'un qui regarde que je regarde à mon tour. Est beau ce qui émerge de l'invention de l'âme, disait Kandinsky. Tout ce qui est beau, et ce qui l'est de façon imprévue, m'arrête, me coupe le souffle, me remet en route.
Puis, devant le beau, dans le vrai, s'enclenchent des conversations où l'on se découvre du même bord, où les coïncidences s'entrecoupent et montrent combien nous sommes semblables et proches, où quelqu'un tout d'un coup s'exprime avec simplicité, où je peux acquiescer, de tout cœur. N'est-il pas bon de dire oui à l'autre, même si l'on n'est pas d'accord, même si nous sommes aux antipodes, de dire oui à ce qui est vrai et sincère ? Chacun repart, mais il reste ce rêve, ce moment de partage, cette émotion…
Ce qui m'inspire le plus, c'est la solitude et l'amitié, l'amitié et la solitude, je ne sais dans quel ordre, la fête, ces petits gestes qui parlent. J'adore le matin quand je découvre la journée nouvelle, avec le silence et le pain croustillant, les portes du jardin ouvertes, la brise qui entre. Puis le soir, quand la lumière décline et la nuit s'installe, la belle et dense nuit que j'ai toujours célébrée, la nuit qui est à moi,
qui m'enveloppe, m'embrasse, me rend inconnaissable et jubilant.
Ma solitude est partage, mon amitié se noue au fil de la vie, elle se nourrit et se traduit constamment, par l'attention et le soutien. L'amitié est d'abord, elle doit être avant tout invisible, elle est un sentiment qui vous porte, elle n'a besoin de presque rien pour éclater. L'amitié est un amour qui ne dit pas son nom par discrétion, elle est faite d'admiration, de coups durs, de doutes, d'exaltation, de confiance. Elle est durable. L'amitié allège. Etre ami, c'est se deviner, c'est appeler juste au moment où l'autre vous appelle, c'est avoir la même pensée, c'est toujours se référer à l'autre en étant soi-même
et ne jamais être seul tout en étant solitaire. C'est parler de l'autre comme d'une absence douloureuse, d'une fêlure et en même temps d'une réserve d'amour, d'un appui et d'un héritage. D'une douceur.
Le soir je prends un papier après l'autre sur mon bureau, une lettre après l'autre, je pèse les mots, je nettoie les pinceaux et je range les figures, les ciseaux, la colle, toutes les pensées complexes qui ont jailli de ma table de travail, je les prends une à une et je les dépose, je leur donne leur place dans l'ordre de l'invisible, elles finissent par se mettre en rang quand je ralentis mes gestes, quand mes passions se taisent, quand le silence prend le dessus et j'entends mon propre souffle. A la fin il ne reste que cette petite statue de bouddha, les yeux clos, tout l'univers entre les cils, qui prend mes émotions et mes paniques de la journée, ces paniques dévastatrices, ces blessures toujours à vif, cette fêlure qui peine.
Pour tout dire, je revois les choses dans leur vraie lumière. Ma carrière m'a amené partout, à Pushkar et à Kyoto, j'allais à la Côte d'Azur et au Zoute, mes équipes remplissaient les panneaux de publicité dans tout le pays, je m'entendais avec tout le monde, je cumulais tous les honneurs, j'étais mondain quand il le fallait. Mais
au fond de moi j'ai gardé mon âme de cistercien qui n'a besoin de rien et qui est prêt à mourir dans n'importe quel caniveau de rue, comme un artiste, comme un solitaire, ou dans une pièce nue à la Van Gogh, avec une table et une chaise, peut-être une peinture.
J'ai gardé cette intériorité au long de ma carrière, au temps des dissensions, au cœur des relations. Aujourd'hui toutefois, dénué d'obligations, comme une chenille, je m'épanouis dans les pleines couleurs de ce qui est joyeux et souriant, de ce qui correspond à l'accueil et l'amitié. Je suis prêt. Ainsi tout d'un coup l'avenir sera là quand il voudra bien venir, tandis que je vis dans ce présent ouvert, entourant de bonheur ce que je touche, ceux que j'approche, ce qui me pèse, ce qui me porte. »
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En entrant dans le narthex de la basilique de Vézelay, ce soir-là, la lumière vacillante de bougies nous accueillait, chaque petite lumière appelant une autre et ensemble éclairant des pans de colonnes et de murs. Nous entrâmes sur la pointe des pieds. Le concert-prière de Iégor Reznikoff avec son chœur de louange venait de commencer.
Sans voir, nous écoutions doublement attentivement cette voix, la plupart du temps solitaire, venant du fond de la basilique mais se déplaçant aussi.
L'oreille accueille et se laisse remplir des modulations du chant.
Une mélodie enjambe une autre comme les balles que le magicien fait sautiller en l'air ou les pétards que l'artificier fait exploser l'un presque en même temps que l'autre.
Un alléluia de plusieurs minutes aux ornements ramifiés poursuit sa pérégrination en nous.
Tant il est vrai que le chant de ce soir semblait cheminer
dans nos propres profondeurs pour y élever un fondement de silence.
Puis, aussi étrange que cela puisse paraître, les voûtes, les berceaux, l'espace même se mouvaient pour accueillir ces cantilènes et ces gestes de louange, dans un dialogue d'éternité. Je vous assure, ils avaient l'air de s'éveiller, de vous sourire, d'entrer eux-mêmes dans la danse. Il n'y avait déjà plus du tout de concert, mais uniquement encore la danse
du son à laquelle participaient les voix, le silence, les lumières vacillantes, l'espace, les murs, les lignes même de cette basilique.
Dans les revers de l'existence, laisse revenir en toi le son infiniment modulé de la louange qui est ancré en toi.
Les contrariétés s'envolent, l'harmonie est à portée de la voix.
Le miracle est là.
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Pour lancer une collection de livres consacrés aux grandes religions, j'allais rencontrer les auteurs potentiels. Ainsi, un soir, à l'université d'Aix-la-Chapelle, j'ai participé à une conférence d'Annemarie Schimmel, islamologue allemande. Un amphithéâtre bondé, public jeune, fervent, musulman, l'air révolutionnaire comme les Latino-Américains à la fin des années 60.
Entre une petite dame âgée, les épaules courbées, frêle comme un oiseau, et néanmoins sûre d'elle-même. Un professeur l'introduit avec les superlatifs de la vénération germanique pour ceux qui alignent les titres universitaires devant leur nom. Tout au long de sa conférence, Annemarie Schimmel parle les yeux fermés. Son allemand de longues phrases à l'ancienne qui retombent toujours sur leurs pattes par une finale d'infinitifs ; lesquels, rétrospectivement, éclairent les parties antécédentes de la phrase. La vie du Prophète, les cinq piliers de l'islam, l'apogée de la culture islamique en Afghanistan, en Inde, en Egypte, les textes mystiques…, tout est dit comme une prière qui allume les feux dans les yeux fascinés des étudiants barbus, habillés de noir, pour qui le Prophète est plus sacré que leur propre vie. Je m'amuse car Annemarie Schimmel, en levant un pied après l'autre comme quand on visite une exposition et que les jambes se fatiguent, change, les yeux toujours fermés, son axe et finit par parler dans une toute autre direction que le public qui lui fait face. Grand silence dans cet amphi, du respect, de l'écoute devant le puits de connaissances, de dévotion, de poésie, que l'oratrice partage pendant une heure et demie.
Annemarie Schimmel se disait de tradition chrétienne, mais
elle était profondément amoureuse, non seulement de la religion musulmane, mais des êtres, des traditions, de la culture de l'Islam. On le lui rendait bien : les ambassadeurs à qui elle parlait en ancien turc du XVIe siècle, en urdu ou dans une quinzaine d'autres langues, la fêtaient ; quatre, cinq fois par an, elle partait en tournée de conférences, en Iran, au Liban, au Pakistan où des artères ont été nommées d'après elle ; les chefs d'Etat la voyaient comme une ambassadrice de réconciliation. Tous les amis d'Annemarie Schimmel recevaient vers Noël une lettre circulaire dans laquelle elle énumérait ses innombrables activités, ses voyages, ses écrits, ses traductions et où se lisait
sa joie d'avoir ce beau réseau d'amis qui allait des indianistes de Harvard et du Metropolitan Museum de New York, jusqu'aux soufis du Moyen-Orient.
Quand je l'ai connue, elle-même vivait seule à Bonn, dans le quartier de l'université, dans un appartement décoré de cadeaux et d'achats venus de l'Orient. Se sentait-elle seule ?
Elle se ressourçait dans la poésie mystique, dans les sonorités arabes, dans ce devoir de partage que constituait la publication d'un livre après l'autre, d'une conférence après l'autre. Elle écrivait toute la journée, dès huit heures du matin, tout lui était présent, même des lectures très anciennes. En ce qui concerne les illustrations pour un livre, elle savait avec précision où les originaux se trouvaient. A New York, toutes les portes du Metropolitan Museum s'ouvraient à quiconque se présentait avec une recommandation d'Annemarie Schimmel. Ses étudiants étaient ses filles et ses fils, eux-mêmes souvent d'origine moyen-orientale.
Annemarie Schimmel connaissait la poésie musulmane par cœur, surtout la poésie mystique de Rumi. « O vous qui êtes partis en pèlerinage/Où êtes-vous, où, où ? /Ici, ici est le Bien-aimé ! O venez, venez, ô venez ! Votre Ami, c'est votre voisin, /Il est près de votre mur … » Quand je l'eus enfin convaincue d'écrire un livre « Aux sources de l'Orient musulman », elle désigna une mince partie de son cerveau, à droite de la couronne disant : « Tout le livre est ici, il me suffira de trouver le temps pour l'écrire. » Les génies sont comme cela, tout est là, en principe, tout simplement ; il suffit de gérer son output. Dans ce livre, elle souhaitait rappeler, évoquer l'âme de l'Islam. Pour cela, elle choisit des images de l'époque classique de la culture musulmane pour ensuite les décrire dans leur contexte. Une page de la vie de Sultan-Ali (Hérat, 1499) raconte l'aventure de la calligraphie ancienne. Ailleurs, elle raconte les mémoires des mamelouks, ces esclaves militaires qui prirent le pouvoir au Caire jusqu'au XVIe siècle. On passe une soirée avec Shaykh Hamdullah à Istanbul, en 1512. Une pièce de soie safavide lui permet de décrire les rêves d'une jeune fille à Qazwin, en Iran, vers 1560. Une miniature d'Agra, représentant un pique-nique de femmes mogholes, nous fait entrer dans la vie princière de cette époque du Taj Mahal. La civilisation du Deccan du XVIIe siècle est racontée à partir d'une peinture marbrée d'un vieux cheval. Enfin, nous apprenons le langage mystique des oiseaux en nous envolant vers l'Afghanistan du XIXe siècle.
Bien entendu, Annemarie Schimmel a été contestée violemment par les générations contemporaines du terrorisme islamiste. Elle n'aurait jamais dit du mal de quelque aspect que ce soit de la culture ou de la religion islamique. Ce n'était pas son rôle, pensait-elle. A elle, l'émerveillement. L'admiration lui donnait accès à l'islam, surtout aussi à sa mystique. La panique, la critique, le jugement de ses adversaires, créaient des distances et des confrontations entre civilisations. Son sujet d'étude était son objet d'amour. Mais elle n'était pas naïve. Il lui semblait qu'à travers la culture de ces pays, elle pouvait essayer de décrire la civilisation islamique de façon optimale, ce qui aiderait, espérait-elle, à corriger, du moins dans une certaine mesure, l'image déformée d'un islam présenté comme « religion de l'épée ».
Comment un génie comme elle se détendait-il ? Elle adorait les chats mais, étant très souvent en voyage, elle ne pouvait pas en garder. Pour compenser, son salon était plein de chats peints, sculptés, photographiés. Elle consacra un livre au chat oriental dans les miniatures persanes et mogholes. Puis, elle aimait les voyages, les honneurs qui allaient avec, les politesses arabes,
le raffinement des compliments et des salutations, toute une culture que nous perdons en Occident. Pour lui faire vraiment plaisir, nous l'invitions au restaurant. Nous savions qu'elle commanderait un homard, la délicatesse de ses nourritures charnelles. On regardait, un peu éberlués, cette petite dame, si extraordinairement savante, manger avec un tel contentement les fruits de la mer.
Quelle perte quand un être génial disparaît. « O ! dis à mes frères, lorsqu'ils me verront mort :/Je ne suis pas ce corps mort que vous voyez !/Je suis un oiseau, et ceci n'était que ma cage, /D'où j'ai fui, et qui est vide maintenant… »
Je la vois encore, cette dame âgée, s'éloigner dans une rue de Bonn où elle faisait ses courses. Voilà, me disais-je étonné, quelqu'un qui porte la mémoire de toute une civilisation pluricentenaire, son art, ses lettres, sa mystique ; une femme portée elle-même par la dévotion, le son, le parfum d'un nom divin célébré avec tant de ferveur par des peuples entiers.
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Quel plaisir d'écouter Christiane Singer ! Ses gestes, ses intonations, sa mise en scène, épousent les vicissitudes des phrases. Ils montrent la vie vivante, souffrante, jubilante.
C'est l'actrice qui donne une âme aux gestes, c'est la parole de l'écrivain qui délivre, par l'ensorcellement des mots, le désir enfoui de nos âmes, semblables aux petits perroquets verts de Bodhgaya qu'elle libérait naguère de leur cage. Romancière du duo de Une passion et des personnages de Rastenberg, essayiste de Eloge du mariage, de l'engagement et autres folies et de Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?, elle a l'art de nommer l'intime, de dire le cœur dans une langue belle et riche, finement ciselée et hautement évocatrice, d'interpeller aussi. Ecrivain engagé? L'engagement fait corps avec elle, il ne se surajoute pas, il coexiste. Son art est d'accueillir dans les mots la parole, cet axe ontologique qui redresse et réoriente, ce glaive à double tranchant, parole puissante qui nous appelle, par sa radicalité, à prendre la parole, nous aussi, tel un flambeau passant de l'un à l'autre, à aiguiser l'œil et honorer la vie, à combattre pour l'humain, à nous lancer, selon les mots d'un swami de l'Inde, dans l'infinie étendue du divin.
Il y aurait beaucoup de gravité dans l'œuvre de Christiane Singer, s'il n'y avait pas en même temps la légèreté de l'être.
Elle déambule d'un bout à l'autre du podium, telle un nuage, dans sa procession sacrée, regardant l'assemblée, puis fixant son regard ailleurs, là où les mouettes s'envolent, comme dans son enfance, devant la fenêtre de la maison familiale à Marseille, et au-delà, vers le lieu d'où elle tire son inspiration, cet écrin de liberté et de richesse au fond de nous-mêmes. Elle est ici, et on la devine en même temps ailleurs : enfant regardant dans les yeux des marins au port, le reflet de la mer ; enfant adonné, des heures durant, à pratiquer la révérence devant un hôte qu'elle est seule à voir. Elle est ici, mais on la devine ailleurs aussi, adulte s'établissant, elle, de père juif, au cœur d'une région d'Autriche anciennement nazie, rêvant de faire de son château de Rastenberg une clairière. On la voit écrire des mots doux d'accueil, les épingler sur les portes des hôtes à la métairie, ramasser des brassées de fleurs pour les distribuer à qui veut. Ailleurs encore, devant les rhododendrons de Khajuraho, on la voit, alerte, écrire dans un grand cahier ou, au moindre appel urgent, sauter dans un avion pour aller discuter toute une semaine avec des adolescents qui ne trouvent pas d'accès à la société.
Partout, ici comme ailleurs, elle dit sa volonté de remédier en profondeur aux zones de désespoir qui sapent la vie, partout - que ce soit à un colloque consacré à la pédophilie ou devant les grands auditoires qu'elle attire - elle dit son hymne à la vie.
Ses paroles, les mondes qu'elle évoque, et jusqu'à l'expression de son visage, éclairent une dimension de nous-mêmes oblitérée dans la vie courante, que nous appelons notre âme. Ce n'est pas une âme désincarnée qui fuirait vers les hauteurs, l'âme monte en abîme, elle descend au plus profond pour reprendre, résumer et transfigurer les obscurités du monde. C'est une âme d'amour. Comme elle dit dans Où cours-tu ? (p. 74), « nous avons tous cette mémoire au fond de nous quand (…) monte du fond de la nuit comme un chant à peine audible, l'assurance qu'au-delà des désastres de nos biographies, qu'au-delà même de la joie, de la peine, de la naissance et de la mort, il existe un espace que rien ne menace, que rien jamais n'a menacé et qui n'encourt aucun risque de destruction, un espace intact, celui de l'amour qui a fondé notre être. »
Grâce à cet espace de l'amour, La Vie est dans le Présent, titre que je voudrais offrir à Christiane Singer, car je reconnais sa réalité, son efficacité, dans ses écrits et sa rencontre. Je l'offre d'autant plus facilement que je trouve l'expression dans un numéro ancien de la petite revue de l'ashram de Ma Anandamajee, à Bénarès. Raimundo Panikkar, observateur de l'Occident et de l'Orient, voit que la plupart de nos actes sont orientés vers une fin, vers laquelle nous nous hâtons. La quasi-totalité de l'existence humaine, dit-il, est vécue dans le lit de l'histoire. Nous semblons vivre pour demain et travailler pour le futur, pour obtenir quelque chose que nous ne savons guère formuler, si importante, que la maladie ou la mort paraissent frustrer nos projets et interrompre nos rêves. Nous allons quelque part, presque aveuglément. Or il y a des lieux, il y a des moments où l'histoire disparaît. Panikkar parle des immenses vallées au Tibet, des sommets éloignés, du manque d'arbres, des roches et des rivières, des vastes prairies qui existent sans histoire. Ils ne vont nulle part et ne viennent d'aucune origine. La temporalité, l'histoire, perdent toute pertinence. La Vie est dans le Présent.
Je l'entends dire, Christiane Singer : si vous voulez vivre la vie pleinement, il vous faut vivre maintenant, aujourd'hui, en brûlant tout, sans attendre demain, sans épargner de l'énergie pour le futur, en étant là, aujourd'hui, viva
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Dans sa huitième décennie, Annick de Souzenelle publie livre sur livre (hier « Résonances bibliques », aujourd'hui « L'arc et la flèche »), tandis que son éditeur réédite ses livres déjà classiques en livre de poche (« Le symbolisme du corps humain », « Le Féminin de l'Etre »).
Française, elle est à la fois exégète et thérapeute, écrivain et philosophe, après avoir été mathématicienne et infirmière-anesthésiste… Constamment sur la route pour partager ses découvertes, sa présence dans l'ici et maintenant impressionne.
Auprès d'elle, on est tout de suite dans l'essentiel. Pas de détours, pas d'échappatoire ! Est-ce le grand âge qui lui donne ce sentiment d'urgence, cette radicalité ? Un fil sacré la relie aux grandes traditions du monde qui exigent d'être entendues dans leurs textes fondateurs et dans une recherche de sens de plus en plus profond, loin des déviances. Elle s'inscrit contre les opinions suscitées par les vents des modes passagères. Exigence…
Elle a la solidité de quelqu'un qui va toujours à la structure, qui lève, dirait-elle, tout ce qui fait obstacle à notre être profond, ce seul lieu d'une vraie rencontre et d'une nécessaire réorientation. Elle a une intelligence étincelante au service de la vraie connaissance, d'une connaissance intérieure, « christique », des personnes, des évolutions, des événements.
Les mythes qu'elle partage, les récits bibliques de l'Ancien Testament qu'elle décortique, les lettres hébraïques dont elle révèle la symbolique, les paroles de la Tradition qu'elle transmet, curieusement, touchent un grand nombre de personnes de très près, parce qu'elle réussit à montrer combien ces mythes, ces lettres, ces récits nous parlent de nous, dans notre fragilité la plus personnelle.
Lors d'une exposition récente d'art contemporain (« Voici ») on pouvait voir sur les murs les traces laissées par des lettres hébraïques dont la lettre elle-même était tombée par terre. Images des déchéances et des drames d'un siècle, images d'une humanité qui ne reconnaît plus les signes du divin, espoir pourtant que le sacré demeure inscrit en nous. Annick de Souzenelle est à l'affût de ces traces, ces vestiges du divin qui constituent notre véritable nature, pour éveiller l'humanité dans son être profond, dont elle est, dit-elle, comme en exil. Depuis sa découverte de la correspondance entre le schéma du corps humain et l'Arbre de vie des Kabbalistes (« Le symbolisme du corps humain »), depuis sa redécouverte des lettres hébraïques, creusets du mystère de nos destinées, et jusqu'à l'exploration du féminin de l'être, elle n'a cessé d'écrire et de prendre la parole pour s'opposer à la « jungle cruelle » de cet état d'exil.
Nous arrivons au monde, dit Annick de Souzenelle, dans un collectif humain « totalement chaviré dans le monde extérieur, déporté de son intériorité et donc en exil de lui-même et de l'image divine qu'il est dans sa profondeur ». On retrouve chez elle à toutes les pages, dans toutes ses paroles, l'appel à redresser la barre, à rejoindre l'axe de vie, à retourner à la terre intérieure. L'ontologie du monde est, nous dit-elle, fondée sur des lois qui, ignorées, sont transgressées et se retournent contre l'Homme, créant de multiples souffrances.
Utopie, ce « passage du psychologique à l'ontologique » ? Pour Annick de Souzenelle, le désir du divin n'a rien d'abstrait, car nous sommes, dit-elle, ce désir qui est « une montée de sève qui demande à devenir fleur et fruit ». Toute sa mission, toute son œuvre vise à la révélation et la construction de ce désir dont la foi est le moteur ou plutôt le moyeu, le cœur - construction qui requiert de nous que nous quittions celui ou celle que nous ne sommes pas, celui ou celle que nous paraissons être.
Certains disent que le XXIe siècle sera celui du corps. Comment prendre conscience du corps que l'on est ?
J'espère que le XXIe siècle ne sera pas celui du corps. Le regard que j'ai porté sur le corps dans mon premier ouvrage « Symbolisme du corps humain » m'a permis d'exposer son étroite relation avec la psyché de l'Homme, mais aussi avec son esprit. Bien que distinguées, ces trois composantes ne peuvent être séparées. C'est peut-être dans le prolongement de la vision de Malraux qui a prophétisé l'émergence du spirituel au XXIe siècle, que le corps retrouvera lui aussi ses lettres de noblesse, mais non sans ce noyau fondateur de l'être, l'esprit. Conscient de l'esprit en lui, l'Homme quitte le monde de l'avoir pour entrer dans celui de l'être.
Dans vos conférences et vos séminaires, comme aussi dans vos livres, nous retrouvons toujours l'appel à trouver notre véritable nature qu'apparemment nous ne vivons pas ou plus. Quel saut devons-nous faire pour nous axer dans notre véritable vocation ?
Mon enseignement n'a pas d'autre but que de rendre palpable, expérimentable, ce que tout enseignement véritablement traditionnel apporte. Et notre tradition judéo-chrétienne est d'une richesse immense en ce qui concerne ce passage, ce « saut » que nous avons à faire pour répondre à notre véritable vocation. La « personne » de chacun est ignorée ; chacun s'identifie au collectif et n'attend tout - bonheur, sécurité, etc. - que du monde extérieur dont il déifie tel ou tel aspect. Tout se vit dans des rapports de force tragiques. L'urgence est aujourd'hui de se retourner vers l'intériorité et d'établir la relation avec le pôle divin créateur qui est le nôtre.
Dans votre œuvre, dans votre vie, la Bible et le message des lettres hébraïques constituent une source fondamentale. Mais vous vous nourrissez également des méthodes de la psychothérapie.
Ces deux sources, où se rejoignent-elles ?
Les différentes méthodes de psychothérapie, quand elles sont justes, sont indispensables au chemin du retournement vers les normes premières dont je viens de parler, à condition qu'elles soient ouvertes à la dimension spirituelle et laissent advenir son émergence chez les patients. De leur côté, les exercices spirituels qui ne tiennent pas compte de ce nettoyage psychologique risquent fort de faire du plaqué-or et non de l'or. La loi est ici celle de la synergie. La psyché, l'âme psychique est appelée à devenir âme spirituelle. Ce sont les mêmes énergies qui jouent au départ de notre vie dans le registre de l'exil, qui demandent à être assumées dans celui de l'être. Dans le premier cas, elles sont refoulées en tant que « mal » derrière les grilles des interdits. Dans l'autre registre, après retournement, elles ont à être prises en main, assumées, intégrées avec amour ; elles deviennent alors information et nous faisons croître l'arbre de la connaissance dont nous avons à devenir le fruit.
Quel est le sens de la vie, quand on doit vivre malheur sur malheur ?
On ne vit malheur sur malheur dans notre vie personnelle que parce que l'on reste dans le registre de l'exil. La souffrance n'a pas plus de valeur ontologique que le mal. Tout malheur est, comme la maladie par rapport au corps, un symptôme qui demande à être décrypté dans la profondeur, c'est-à-dire en résonance avec un vécu resté dans l'inconscient et qui appelle à devenir conscient. Nous sommes seuls responsables.
« Seuls » est en réalité relatif, car nous portons l'héritage d'une lignée et nous sommes aussi inclus dans un collectif dont on peut aussi dire qu'il est inclus en nous. Plus nous devenons conscients dans nos personnes, plus nous le sommes pour le collectif ; et nous ne pouvons réellement agir sur le dernier qu'en travaillant au niveau de nos personnes. Il ne s'agit plus alors, dans le registre de l'être, de lutter contre un ennemi extérieur, mais de lutter avec un adversaire intérieur qui demande à être intégré. Mais nous avons aussi parfois à descendre dans l'arène du politique pour dénoncer les folies auxquelles notre inconscience collective nous conduit.
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Takeda-san n'est plus, nous faxe maître Hirano.
Pour nous, Tokyo portait son visage. En atterrissant à l'aéroport de Narita, nous nous sentions en sécurité, parce que le savoir nous attendre chez lui nous aspirait vers le bon métro, la meilleure correspondance, le parfait arrêt. Puis, arrivés comme sur un tapis volant, nous déposions nos fardeaux, en buvant la bière la plus froide de l'été et en plongeant dans le bain le plus brûlant du petit temple familial. En bas, les endeuillés des dernières funérailles s'étaient endormis à même le sol du temple, entourés de bouteilles vides. La femme de Takeda-san, de la même veine timide constamment vaincue par le sourire, paraissait plus prêtresse que lui. Son domaine à lui était les poésies qu'il composait à l'ordinateur et qu'il essayait de communiquer, faute de langage commun, à force d'immenses sourires et d'onomatopées. Pendant tout notre séjour, nous n'arrivions à échanger aucun mot intelligible. Ils nous invitaient dans leur bungalow en dehors de la ville, nous nous mettions en route, nous nous installions, nous nous promenions ensemble, sans que jamais nous ne dépassions le stade du langage de gestes. A la limite, nous étions contents de ne pas pouvoir nous parler : l'effort de nous rencontrer aurait été moindre, nous aurions perdu l'ivresse devant l'inconnu de l'autre, sa poésie aurait ressemblé à un cours de logique, le Japon aurait diminué son inaccessibilité. Au fond, nous ne nous connaissions en rien, sauf par le rayonnement. Je ne l'ai jamais vu pratiquer l'assise méditative ou quelque activité religieuse à laquelle nous aurions pu nous joindre. Un jour, j'ai vu venir chez lui quelques moines habillés en noir, pour un groupe d'exégèse sur le Shôbôgenzô de Dogen-zenji, le fondateur du bouddhisme soto. Comme des thomistes catholiques, comme des swamis hindous, je les voyais partir théoriser dans un langage d'oiseaux, confrérie de conjurés, communauté de complices.
Que disaient ses poèmes qu'il nous résumait si mal ? Aucune idée. Des cris à l'aide ? Des chants de bonheur ? Des évidences cyniques ? Des sifflements d'entre ses dents ? Probablement, vu la malice dans son regard, des jeux de mots, où des idées de ciel et de terre entrechoquent, le ciel étant constamment ramené de sa force centrifuge par l'attention portée à notre précarité. Takeda-san avait conscience, plus que n'importe qui, de la précarité humaine. Bienheureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière. C'était là la source de son sourire si démesurément grand que tout son visage ridé semblait danser, source aussi de son accueil de passants comme nous. Du coup, nous revenions souvent, en débarquant de l'avion, à la recherche d'un petit temple et un jardinet : lieu de silence, où chaque chose prend sa place dans la beauté ordonnée de la création, et grâce auquel nous pouvions, le temps de l'apnée de Hokusai, enfin nous reposer en nous-mêmes.
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En 1990, Marie reçoit une invitation venant d'un tulku de Bodhgaya, en Inde, pour venir parler de ses travaux sur le zéro en mathématiques à une conférence bouddhique internationale, réunissant des savants, des moines et des jeunes chercheurs. Le zéro les intéresse à cause de l'idée philosophique de la vacuité. Il y a justement des Anglais à la maison qui nous aident à traduire sa conférence. Marie est intéressée, parce que Bodhgaya est le lieu historique de l'illumination du Bouddha que l'on célèbre le 8 décembre, jour de sa conférence. Je l'accompagne.
Dans l'auditorium du temple japonais, certains sont plus particulièrement intéressés par sa démarche, dont P. Ogyan Tanzin, un jeune lama tibétain qui nous parle beaucoup de justice sociale et d'engagement dans son lieu de vie à Sarnath. Toutefois, nous devons poursuivre notre voyage à Shantinitekan, l'université de Rabindranath Tagore, proche de Calcutta, pour d'autres conférences sur les mathématiques, mais nous lui promettons de revenir l'année prochaine pour le voir. Depuis lors, nous nous sommes vus tous les ans. Lui et sa famille font partie de la nôtre et vice versa, et cette grande famille s'élargit encore d'année en année, ailleurs en Inde, vers le Népal et le Bhoutan, en Europe aussi.
Le lama est tantrique, et porte au-dessus de son corps corpulent de splendides longs cheveux noirs ramassés en chignon. Il est seul à porter les cheveux de cette façon à Sarnath. Linguiste, professeur de tibétain et de sanscrit, il aime jouer avec les mots, il éclate de rire quand nous faisons du scrabble mental multi-langues. Une expression comme « par rapport à » par exemple, phonétiquement, se dit également en tibétain, en signifiant toutefois tout autre chose. Il adore raconter l'histoire du Bouddha. Quand il doit faire une course, il fait venir un beau rickshaw, s'étale sur les coussins plastifiés et se laisse bercer dans une méditation en pleine circulation. Son sourire est des plus suaves et ses colères valent également la peine, car elles font mieux comprendre le courroux des dieux tels qu'ils figurent sur les thangka. Tanzin est une bombe de vitalité transformée en offrande au Bouddha, en compassion pour ceux qui souffrent et en amitié pour quelqu'un comme moi.
Un jour, à Kathmandu, j'apprends qu'il est là lui aussi. Il attend un visa pour aller aux Etats-Unis. Nous passons tout notre temps ensemble. Il se trouve que nous avons chacun un billet sur le même avion de Kathmandu à Abu Dhabi. Dans l'aéroport, avant de nous séparer, lui pour Londres, moi pour Paris, au milieu de la nuit, il donne un enseignement à mes voisins de l'avion, une suédoise qui vient de m'acheter un Bouddha fait par un ami, ancien moine, dont je vends les statues, et un Anglais, commerçant en paraphernalia bouddhiques.
Il y a déjà bon nombre d'années, des amis qui nous accompagnent en Inde décident de lui acheter avec nous un terrain qui jouxte sa maison, pour qu'il puisse faire un temple pour lui et offrir l'hospitalité aux pèlerins et amis qui passent. Une fois le terrain acheté, ils en font un beau jardin en attendant que l'argent vienne pour construire. Aujourd'hui, ils y accueillent des femmes d'un quartier indien pauvre pour des cours de couture, des distributions de repas, des réunions de quartier.
Le matin et le soir, la maisonnée se rassemble pour faire des prières, à l'aide du chant, des trompettes tibétaines, des gongs. Certains soufflent aussi dans des fémurs peints en rouge. C'est une religion d'obligations car la vie, la santé, le bonheur, le karma, la réincarnation se méritent. J'ai personnellement largement renoncé à ces pratiques. Eux, prier les remplit de joie, et cela leur rapporte de la bienveillance divine. Cela affine aussi leur visage, leurs sentiments, leur regard sur les personnes et les choses. La prière fait, des monstres que nous risquons de devenir, des êtres diaphanes qui, en toute circonstance, savent accueillir l'autre.
Quand Tanzin constate une petite fatigue chez moi pour qui ces prières paraissent longues, il m'offre en plein office divin un bout de viande ou les dernières gouttes d'une bouteille de cognac, question de supporter les interminables récitations en langue tibétaine, au milieu des fémurs claironnants, assis sur des jambes qui flanchent. Il m'offre aussi un vin de riz tibétain grâce auquel la conversation s'anime étonnamment.
Tanzin est marié avec Wangmo qui est une merveille d'humanité et de prière. Quand je lui raconte la souffrance de quelqu'un, elle est blessée, saisit son rosaire, fait des bruits de commisération avec sa langue contre son palais. Elle met ses bras autour de vous et pleure, ou va se consoler auprès des fleurs et des plantes. Au fil des ans, je les vois tous deux de plus en plus évoluer vers une forme de prière constante, toujours ce rosaire bouddhique à la main. Ils accomplissent, d'instant en instant, un rituel intérieur pour le bien des êtres vivants, voilà le sens de leur vie.
Son anglais s'améliorant, Tanzin est invité aux Etats-Unis, en Angleterre, à Taiwan pour animer des retraites. Wangmo vient trois mois par an chez nous pour aider des femmes d'ici à « nettoyer leur vie », vider leurs armoires, se débarrasser de leur superflu, et purifier leur esprit. Elle téléphone tous les dimanches à Sarnath pour se recharger. Ensemble, ils ont créé également un centre de méditation dans l'extrême nord-est de l'Inde, loin au-delà de l'Assam, au-delà des ponts de lianes, près de la frontière tibétaine. Ils ne sont presque plus à Sarnath. Dechen fait tout.
Dechen, la sœur de Wangmo, est venue à Bruxelles pour essayer de faire des études. Elle paraît ici, au milieu des grands nordiques que nous sommes, un peu chétive, mais charmante et pleine de charité innée. Nous nous plions en quatre pour lui trouver ce qu'il lui faut : inscription à un cours de français, inscription dans une école d'infirmière, prise d'assurances, achat des livres de chimie et de biologie, et ainsi de suite. Elle s'est bien mise aux études, mais elle n'arrive pas à saisir. Drame soudain : elle a une tuberculose et doit subir un régime et un traitement douloureux et solitaire.
A l'hôpital, le jardinier s'amourache d'elle et vient se présenter chez nous quand elle quitte l'hôpital, endimanché, mais elle ne veut plus le voir. Elle semble entrer dans un état de panique intérieure. Une fois de retour à Sarnath, accueillie par sa sœur, ce sont les lamas tibétains qui la guérissent par des méandres médicaux inconnus à nos esprits. Quand je retourne à Sarnath, elle est le pilier de l'association Boddhicitta qui développe des activités sociales pour les femmes indiennes. Elle gère la maison toute seule, envoie des mails et prend le téléphone. Dès qu'elle a un moment, elle marmonne des prières. Quand je lui parle, elle me répond en très bon français. Elle est gaie et rieuse, fait ses momo (raviolis fourrés à la viande) par terre et témoigne de sa grande patience, de son esprit si touchant et humble de service, de sa belle âme, toute donnée à Padmasambhava. Elle sait bien que nous avons souffert pendant son séjour. Sur le moment, elle était comme absente, incapable de s'en rendre compte. Depuis, elle écrit des lettres demandant pardon. Marie lui répond qu'elle se met à genoux devant elle, pour qu'elle se tourmente plus et soit certaine que nous l'aimons toujours.
Pour vous représenter physiquement Dechen, regardez la jeune fille à la perle de Vermeer. Nous sommes allés avec elle au musée de La Haye. Elle s'est approchée de la peinture, puis elle s'est retournée vers nous. La même étincelle !
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Ce soir, un rare mélange de personnes se réunit chez nous, pour célébrer la libération des membres de la famille Urumow du centre de détention 127 bis, où ils ont été conduits, menottés - même les enfants - parce que leur demande de régularisation de séjour avait été refusée.
Il y a les élèves de la classe de Maddalena, la fille aînée. Elle est moldave et joue magnifiquement du piano. Ce soir elle joue bien à propos la musique du film « Le Titanic ». Gracien, Belge d'origine congolaise, improvise une danse, autant avec ses yeux, ses lèvres épaisses et ses joues brûlantes, qu'avec les trémoussements de son corps. Svetlana, du Tadjikistan, lit de la poésie dans sa langue métissée. Tout le monde doit se cramponner au mur pour donner le plus d'espace possible à Tarek le breakdancer de Turquie. Horta Van Hoye, une sculptrice belge qui crée des personnages à partir des bobines de papier de journal, exécute une danse avec une de ses créations. Sabina Bhawani, qui imite avec son corps les animaux sacrés de la mythologie hindoue, récite un morceau de « Une saison en enfer » de Rimbaud, en cadeau d'espoir pour cette famille, pour qu'elle aussi entre un jour dans les « villes splendides ».
Tout le monde contribue ainsi par une petite pièce ou un pas de danse à la fête de la famille libérée. Mais eux-mêmes prennent la direction en jouant du piano, de l'accordéon, du tuba. C'est qu'il s'agit d'une famille qui trouve sa consolation dans la musique et dans l'accueil festif que ses amis lui offrent. Vassili est ici depuis l'année 2000. Il s'est déclaré demandeur d'asile en expliquant qu'il avait été enjoint de prendre les armes dans le cadre du conflit opposant la Moldavie à la Transnistrie. Tant pour des raisons religieuses que parce qu'il ne voyait pas l'intérêt de ce conflit. Enfin, parce qu'il n'avait aucune nouvelle d'un cousin, militaire, basé en Transnistrie, Vassili Urumow a refusé de prendre les armes. A la suite de son refus, des militaires se sont rendus à son domicile, pour l'arrêter. Il a été roué de coups et insulté, est resté détenu pendant dix jours et battu pendant toute cette période. Ce n'est qu'en soudoyant un gardien qu'il a pu s'évader. Il s'est enfui en Ukraine, en ne revenant que nuitamment, une ou deux fois, pour renouveler son passeport ou pour obtenir un bon de séjour délivré par une agence de voyages, en 2000, afin de quitter le pays. Pendant toute la durée de son absence, entre 1992 et 2000, son épouse a reçu des convocations ou la visite de militaires à la recherche de son époux. Un jour en 2001, la porte de son domicile a été forcée par des hommes en uniforme de la police militaire qui ont fouillé la maison, frappé la tête de Valentina Urumowa contre l'angle d'un mur, saccagé tout et malmené son fils qui voulait s'interposer. Comme elle protestait auprès de la police civile, celle-ci l'a menacée de l'embarquer pour le goulag. Valentina a alors préparé sa fuite avec ses enfants. Un long trajet à pied, en voiture, en train, en bus, les a amenés en Belgique où ils ont demandé le statut de réfugié. A la fois grâce à leur connaissance de la langue française, grâce au métier des parents, soudeur et infirmière, par le talent artistique de la fille, excellente au piano, l'intégration heureuse du fils dans le système scolaire, l'harmonie de leur vie de famille, le cercle de leurs amis, ils peuvent témoigner d'une intégration réussie. Il manque encore toutefois la fameuse carte de séjour…
Mais, ce soir, c'est l'heure de la danse, de l'amitié. Tout le monde a apporté les plats qu'il préfère pour un potluck à tout casser. Le vin et les chips, les saucisses et les colas valent mieux pour les humains de cette planète que les menottes d'un centre de détention.
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Je n'ai pas de souvenir de chiens. Autrefois, à la maison il y eut un Pukkie, avant mon temps. Depuis mon enfance, je ne jure que par l'homme, la femme aussi, par moi-même bien sûr. Ai-je jamais vu autre chose ? Voit-on Dieu autrement que par projection, comme les marchands au Moyen Age qui, en finançant des cathédrales, déployaient leur superbe ? Cela m'a pris des années pour considérer enfin que les récits concernant Dieu ne le décrivaient pas, mais l'évoquaient de façon anthropomorphique. Il s'agit toujours d'une façon de parler, d'une manière de s'approcher par le biais de l'humanité de l'homme, un peu comme les chiens sont si souvent à la ressemblance troublante de leurs maîtres ou maîtresses. On ne peut que faire face à un miroir. On reste prisonnier de soi.
Dans ma formation, comme d'ailleurs dans celle de tout l'Occident, l'homme est au centre. Les vivants se suivent sur l'échelle de l'être, ils ne s'organisent jamais en cercle, en réciprocité. L'un est au-dessus de l'autre, jamais avec l'autre. L'humain, c'est le couronnement de la création, rien ne peut égaler la stature de l'homme, cathédrale de l'univers. Le règne de l'animal, le règne de la nature en général ne sont que des royaumes auxiliaires par rapport à la gloire de l'homme qui asservit et écrase tout, les forêts, les animaux, la nature et, dans un sens, tout autre qui frôle son isolement splendide.
Je plains les hommes solitaires dans les rues de mon quartier, faisant leur slalom le soir tard au milieu des crottes. Moi je veux être dans l'action, un chien veut dire retraite, heures oisives dédiées à la promenade et la contemplation de la nature. Pour penser quoi, pour m'arracher à quoi ? Un chien pour porter nos regrets, un animal pour encaisser nos colères, un être vivant à asservir ?
Duscho est le premier chien que je vois. Nous rentrons dans Red Rock Park, au Nouveau-Mexique. Les danseurs costumés sont parés de plumes ; leur concours de danse durera plusieurs jours. Avec des gestes amples, une femme brosse les poils de son chien qui s'avère être pour trois-quarts un loup. Je vois d'abord la femme. Estelle est toute ouverture, toute attention, d'une civilisation et d'une finesse bienfaisantes. La rencontre est inscrite dans ce signe d'accueil qu'est le pétillement de son regard. Juive allemande, psychologue, elle fuit chaque été la chaleur de l'Arizona pour l'Alaska ou le Canada, avec ses deux chiens et Sid Gershenson, son compagnon ; la fête des Indiens est une première étape, obligée, depuis de nombreuses années. Les Indiens sont sensibles à ce grand chien, eux qui se transforment en animal pour chasser le secret de la nature.
Le monde des chiens, comme le monde sacré, comme le monde du corps au fond, dans son autonomie incontrôlable, m'est inconnu. Mon esprit n'a plus rien de l'esprit d'autres mondes, des animaux, de la forêt, de l'obscurité. Mais je vois bien que Duscho avance de façon royale. Un chien-loup, paraît-il, peut tout d'un coup se réveiller, devenir irrépressible, nous échapper, retourner à son état antérieur, sauvage. Ici il est à sa place, entouré par ces danses amérindiennes qui font vibrer la nuit. Ne danse-t-il pas lui-même, Duscho, quand il se met à courir ?
Ce chien nous veut quelque chose. Car l'année suivante, avec la famille, et encore un autre chien de race japonaise, il débarque à Bruxelles… réunion d'amis verticaux et horizontaux… Quel voyage pour Duscho de venir de si loin retrouver notre enfant Sonam ! Le jour, les chiens s'étendent derrière la porte d'entrée de la maison, barrant le passage. La nuit, ils logent par terre dans la grande salle vide en bas, l'un à côté de l'autre, la femme, l'homme, puis les deux grands chiens. Chaque famille a quelque chose qui la met à part. Ici c'est l'intimité avec les chiens. A l'école où nous allons chercher nos enfants, la plupart des petits, pétrifiés, restent à distance, touchent le chien, plus grand qu'eux, furtivement en s'encourant vite. Il n'y a que notre Sonam pour dormir avec le chien-loup, jambes et pattes entremêlées, sous la table de mon bureau.
Cette année, Estelle vient pour la première fois seule pour nous raconter la fin rapide de Sid. Ses yeux sont emplis de ce qu'elle a vécu et de tout ce qu'elle a donné. Le matin tôt, à l'heure de fraîcheur en Arizona, Sid pouvait encore humer l'air, dans cet état paisible donné par le silence de la nature, lui qui aimait la nature autant que les paysages de l'âme. Il resta demi conscient jusqu'au bout. Estelle voyait au battement de ses cils qu'il continuait à faire son travail intérieur. Quand il rendit son dernier souffle dans le silence du soir, dit Estelle, le chien-loup, qui ne venait jamais sur le lit, sauta sur son maître et le toucha de haut en bas, puis de bas en haut, comme s'il allait de chakra en chakra - en hommage, en bénédiction, en adieu… Estelle, épuisée, s'allongea par terre contre le chien-loup, son Duscho, et s'endormit tout un temps d'un bon et bienfaisant sommeil.
Après son départ de chez nous, Duscho restait présent, en quelque sorte, dans la béance d'un vide. C'est alors que, logiquement, la question vint et revint sur le tapis : pourquoi n'avions-nous pas un chien ? Mais nous n'avons pas une vie pour vivre avec des chiens, nous voyageons tout le temps, nous accueillons des gens, nous organisons des séminaires. Nous rêvons de l'aéroport de Zaventem, de l'envol en pleine journée pour échapper aux téléphones, pour trouver un lieu de beauté, de soleil, d'aisance. Un chien est un engagement. Qui se promènera avec lui, sinon moi ? Qui suivra les cours de dressage, sinon moi ? Je vais être encore plus engagé que je ne le suis. A contrecœur, je dis quand même oui, car la majorité des membres de notre petite famille est pour. L'inconnu peut apporter du bon.
C'est une femelle malamut. Sonam lui donne le nom tibétain de Tara. Elle a l'air de rire quand je regarde dans sa direction. Elle occupe une grande partie de mon bureau et remplit, couchée, plus d'espace que les fils des ordinateurs et des téléphones. Avec sa copine, la chatte qui dort sur le fauteuil à ma gauche, elle forme un couple de paresseuses du jour qui font contraste avec l'activité que je crois devoir déployer. Quand elle se redresse, elle a l'air de me faire un grand sourire. Toutefois, cela doit être aussi anthropomorphe. Comme sa façon de se reposer sur le dos, les pattes retroussées en pendentifs et son sexe rose impertinemment à l'air libre.
Les séances de dressage, je l'ai vite compris, me sont d'abord destinées. Tout apprentissage fait traverser des zones de panique. La maladresse et l'incohérence des mouvements ne font pas l'affaire. La chienne se contorsionne dans toutes les directions faute d'instructions claires. Je dois surtout apprendre à être le maître, à parler haut et fort, à tirer la laisse plus fermement, à faire ma propre volonté - tout un langage à l'opposé de mes traditions devenues habitudes de pilotage automatique.
Le professeur me fait rire en imitant la façon dont nous nous jetons sur nos chiens avec affection. Il dit à ma voisine : « Vous, Madame, quand vous recevez des amis chez vous, vous ne les mettez pas tout de suite sur vos genoux, vous ne les comblez pas de caresses. » Or, votre chien n'est pas un jouet, une poupée, c'est un ami. Cela me parle, j'ose à peine dire pourquoi. C'est que j'ai appris tout cela par rapport à la prière ! Là aussi, il doit y avoir, à un certain moment, la même transition - on disait conversion - du besoin de consolation, de repos, de satisfaction de ses demandes, vers le désir pour l'autre, au point de ne plus avoir besoin à la limite de la prière, ni même de Dieu d'ailleurs.
Le professeur me dit que ce n'est pas moi qui dois marcher avec la chienne, mais elle avec moi : retournement de perspective qui va loin ! Ce cours de dressage, me dis-je, est encore un piège pour me faire changer ma façon d'être au monde. Et cela marche, car quand je me laisse exister dans cette plénitude intérieure propre à l'homme, même la chienne épouse le rythme de mes pas (jusqu'au moment évidemment où son museau s'enfonce dans Dieu sait quelles ordures). Aujourd'hui, sortant sans elle et sans laisse, j'ai l'impression d'avoir oublié quelque chose, comme mes clefs ou mon étui de cartes de banque. Me voyant passer, Tara chante comme une complainte, comme le coq qui se faisait entendre par Simon-Pierre.
La chienne est la douceur même. Elle n'aboie pas. Son langage est une sorte de chant jubilatoire que j'essaie d'imiter en associant des onomatopées. Elle parle quand elle nous attend ou quand elle nous voit et court vers nous. Tout parle en elle, et surtout sa queue superbement panachée. A-t-elle vu le biscuit minuscule caché dans ma main droite ? Ce bébé de six mois a déjà tout vu de nous, en faisant semblant de dormir.
Sur l'esplanade où nous nous promenons, en me retournant, je vois fumer ses crottes. Je sens une sorte de tendresse tout d'un coup pour ce mécanisme de la nourriture, traversant ce corps de chien et ensemençant l'herbe de l'esplanade. La fumée toute chaude sort de cette marmite qu'est le volcan du corps. Je pense à La Mère de Gorki, aux vapeurs dans le ciel russe des usines, au temps des premiers balbutiements de la révolution industrielle qui paraissait annoncer un nouvel avenir. Tout rêve, tout élan, toute création se forge dans la marmite du monde. Toute vie est régie par le rythme des absorptions et des expulsions, à partir d'un souffle primordial.
La chienne, elle aussi, vit les vides et les pleins de la respiration du ciel-terre.
Tara mange une oreille de cochon. Domestiquée, elle est éloignée de sa nature fugueuse et chasseresse, bien qu'elle garde quelques tics ancestraux qui viennent de loin. Nous, sa meute, devons lui paraître parfois drôlement ennuyeux. L'affection ne lui manque toutefois pas. Quand je vais au bureau de poste, même des dames aux beaux manteaux se mettent à genoux pour la caresser. Les gens me regardent, même moi, autrement. Je dois être assez fin, pensent-ils, pour avoir un si beau chien dont le poil brille.
Tara, au nom de déesse, est un petit paradis.
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