Présence de Christiane Singer
Présence de Christiane Singer
Depuis le grand départ de Christiane Singer (le 4 avril 2007), elle demeure très présente au cœur de tous ceux qui l’ont connue…et même de très nombreux lecteurs qui la découvrent par ses livres et perçoivent le goût de sa présence dans leur quotidien.
Initiations organise de temps en temps une journée ou un week-end pour que s’exprime, et dès lors s’intensifie, cette flamme vivante en chacun, allumée par Christiane.
Lors d’une telle rencontre Marie Milis a écrit et proclamé cette louange, inspirée de la technique africaine de l’autolouange dont Christiane écrivait :
« Cette étonnante pratique m’apparaît une merveilleuse école de dignité.
Et d’effronterie.
Et de poésie joyeuse. »


 Une louange de Christiane Singer

Toi l'amie, toi ma sœur, toi mon âme vive,
Tu scelles ma bouche d'un baiser d'alliance.
Tu inspires mes pas
Et insuffles en mon cœur l'effronterie de ta liberté.
J'ai eu la grâce de participer à ton entrée en vie
Et toi tu ôtes de moi la mort.
Je sais …et oh combien j'ignore l'absence
De la musique de ta voix
Rugueuse, chaleureuse et fruitée,
Ta présence d'élégance, d'élan, d'emphase et d'incompressible générosité !
L'univers est en expansion au rythme de ton cœur.
Mes yeux voient par ton regard.
Je ne cherche plus au dehors
Ce qui s'est lové au creuset de cet infini
En chacune de mes cellules.
Je te regarde, je te contemple,
Et sans te voir, je te goûte.
Quel cadeau immérité.
Tu fais de moi Marie Bouddha,
Marie au sourire accompli,
Marie bonheur, Marie bonne heure
Toi toujours avec moi.
Tu es la présence dans ma couronne
La vigilance qui m'élance et me protège
La flamme en moi femme.
Oh comme je savoure l'ondée
De ta proximité parfumée
Comme je me fais éponge
Quand s'annonce la bruine bienveillante
De ta délicieuse complicité.
J'ai vu quelques fois ce que l'homme a cru voir,
Cette lumière subtile et diffuse
Qui rayonne en moi, les yeux
Clos et bienveillants.
Tu as ôté de moi la mort
En me donnant de goûter la vie
Poire juteuse, savoureuse coulée,
Fil de la merveille, éblouissement
De ce monde où habite ta gloire.
Tu te tiens face à moi et pourtant en moi
Proche et irréductiblement libre
Tu es l'amour qui me respire
Tu es l'élan qui nous inspire
Tu es la porte et l'infini
La passeuse et la passante
L'ici et le lointain,
La totalité et l'absence
Le vide et sa plénitude
Le zéro sunyata et la sunya del zéphiro.
Grâce à toi - Je suis.



 Celle que le monde sans cesse éblouit.
Autolouange écrite et proclamée par Christiane Singer
à Bodhgaya, Inde au Nouvel An 2000
Je suis Celle que rien n'arrête
Je suis Celle qui arrache aux morts leurs bandelettes
Je suis Celle qui n'a pas toléré de ne pas naître
Et que la haine puisse avoir le dernier mot pendant la guerre
Je suis Celle qui entre en trombe par les fenêtres ouvertes
Arrache les rideaux, décroche les volets
Je suis Celle aussi qui répare les toiles d'araignées déchirées
Qui s'alarme de quelques fourmis écrasées
Je suis Celle qui n'a peur de rien
Qui se lève et clame son indignation, sa colère devant les scandales du mépris
Je suis Celle aussi qu'une feuille en tombant effraie et qui se cache derrière la commode
Pour que personne ne la cherche ni ne la voie
Je suis celle que même la mort n'a pu faire mettre à genoux et
Qui court en enjambant les ruines
Je suis la lionne qui s'avance en rugissant
Mais aussi la lapine qui vit sous sa feuille de chou dans la rosée
Je suis Celle qui désormais n'a plus peur de vivre entre les chaises, entre les trônes.
Elle était blonde et lumineuse la mère qui m'a donné la vie, elle venait d'Ukraine
Il était fou de tendresse et de justesse, l'admirable père qui me donna la vie
Ensemble ils enjambèrent les charniers du siècle pour courir à travers toute l'Europe
Jusqu'à ce port de Marseille où je naquis
Leur course éperdue est encore dans mes veines
Elle court, elle court la vie
Cette vie qui m'habite
Qui la clouerait au pilori ?
Qui en suspendrais l'élan ?
Dans la ville de ma naissance tout était partance, voiles claquées, embruns salures
J'entrerai en trombe dans la mort comme je suis entrée dans la vie
Je n'ai jamais stagné
Je suis d'ici et je suis d'ailleurs
Mais j'ai reçu la vie aussi de George Convertisseur-de-dragons
Que j'ai aimé, que j'aime
Il marche pieds nus dans mes rêves. Il dort à l'ombre de mes cils
Jamais où je suis il n'et pas
Où que j'aille, où que je m'enfuis c'est sur lui que je marche
Nous nous sommes fait souffrir
Mais jamais, au grand jamais nous ne nous sommes trahis.
J'ai reçu la vie de tous ceux et de toutes celles que j'ai aimé et que j'aime
Ils marchent pieds nus dans mes rêves
Ils dorment à l'ombre de mes cils
Jamais où je suis ils ne sont pas
Où que j'aille, où que je m'enfuis
C'est sur eux et sur elles que je marche
Je les ai fait souffrir mais jamais, au grand jamais je ne les ai trahis
Je suis Celle que le monde sans cesse éblouit
Quand je sors de ma maison je crie tout haut :
Je suis témoin Seigneur de la merveille de ton monde, je suis témoin
Jamais je n'ai laissé l'indifférence me gangrener
J'aime ouvrir les yeux des aveugles
Comme des âmes ailées m'ont ouvert les miens
Je suis Celle qui a osé se laisser rêver par ses fils
Je m'accommode de mon imperfection
Et je porte le flambeau de la mémoire des hommes et des femmes dont je suis le témoin vivant.


Récit de notre visite à l'hôpital de Vienne
Nous rentrons d'une fête, magique, généreuse, de pure grâce.
C'est tout clair que le corps de Christiane la lâche mais comme sa présence est intense, vibrante, généreuse !
Par chance ce mardi elle était en pleine forme. Je l'ai vue seule d'abord.
En entrant dans sa chambre elle a tout de suite sorti une liasse de papier de son armoire : j'écris, mon livre est bientôt prêt. Ses yeux pétillaient.
Plus tard dans la conversation elle m'expliquera que le 28 février est la date donnée pour fatidique par le jeune médecin qui le 28 août en
brandissant ses radios lui a dit « Madame, vous n'avez plus que 6 mois à vivre ». L'envoi de son manuscrit à la date où elle devrait être morte avait dans ses yeux une étincelle de bon tour. Elle se joue du sort, elle entre dans la vie et dans la mort en même temps. Son livre en est témoin, et nous le serons tous d'ici peu en lisant ses textes.
Elle a brandi comme un trophée son « accident de travail », son coude décharné et écorché d'avoir trop frotté sur le drap pour écrire. Qu'importe elle continue.
Elle m'a dit l'implacable, insoutenable douleur de ces derniers jours et le miracle de la transfiguration, la vibration de toutes ses cellules qui en a été
le fruit.
Dans un geste puissant de ses bras décharnés elle s'est tapé le front en disant : Et dire que j'ai osé parlé de la souffrance !
Je lui ai répété ce que je t'ai écrit : qu'elle effectue pour nous tous l'aventure de la résurrection. Elle a très bien compris l'ampleur de ce constat : passer de l'autre côté porteuse d'un flambeau et revenir avec des mots à nous offrir. Elle a acquiescé des yeux puis elle a eu son regard espiègle : mais ne me mettez pas sur un piédestal. J'ai aussi mes colères.
Elle a expressément demandé que Léonard nous rejoigne, alors que discret il marchait au bord de l'eau pour me laisser avec Christiane. Nous sommes remontés ensemble dans sa chambre et y sommes restés pour une immersion infinie dans le bonheur de vivre et la littérature. Elle nous a raconté l'enfance de Hans Peter Dürr et nous a confié 4 pages de son carnet bleu : « Le monde a besoin de notre vénération ». Pour nous c'est un cadeau superbe, immérité comme Christiane aime à le dire.
(...) Elle a beaucoup écrit et lu en notre présence : l'agenda d'Initiations, son manuscrit, l'annonce de la nouvelle revue : Itinéraires, la présentation des rencontres sur ses textes. A la troisième fois où elle chaussait ses grandes lunettes pour lire où écrire je lui ai dit que je la prendrais bien en photo ! Notre élégante a réagi comme tu t'en doutes : non pas sans mes cheveux. Nous avons souri. Comme elle était de face la photo n'aurait pas signalé cette absence mais au contraire l'incroyable force de sa passion dans la fragilité de son corps lumineux. Ma rétine en gardera pour toujours l'image : une des plus belles photos de mon album intérieur. Une très grande dame.
Comme nous parlions des stages sur ses textes, elle me dit que l'éditeur canadien aurait bien aimé enregistrer tous ses livres. Elle aussi. « Peut-être encore un », m'a-t-elle confié. Faut-il s'activer pour réaliser ce souhait ?
Comme elle reparlait de son livre actuel, je lui ai rappelé qu'elle disait en conférence: La littérature c'est prendre sa vie infiniment au sérieux.
Oh c'est beau ça, dit elle. Et elle reprend son carnet n° 13 pour l'écrire…en me demandant de lui dicter sa propre parole :
« La littérature c'est prendre sa vie passionnément au sérieux", dit-elle.
Oui, mais pour te citer comme tu l'as dit, c'est prendre sa vie infiniment au sérieux.
Ah ! dit elle derrière ses grandes lunettes, et en corrigeant ce qu'elle écrivait, une citation est une citation. Je me trouvais donc un instant à être plus Christiane que Christiane, à lui rendre ce qu'elle a donné. Clin d'œil.
Nous étions venus avec plein de messages comme celui-ci dans le cœur :
Merci, Léonard et Marie, de m'avoir offert ce texte-témoignage de Christiane.
Apportez lui l'amour et la reconnaissance de tous ceux pour lesquels elle a été un phare. Tout en silence, emplissez sa chambre d'une bulle de tendresse.... de notre tendresse infinie, pour la bercer et la baigner de paix.

Elle a tout reçu, lisant les cœurs, accueillant les messages, rendant les enveloppes.
A la fin de notre visite, elle a fait circuler la tendresse qui l'entoure, acceptant nos cadeaux et puisant dans son tiroir deux cadeaux pour les enfants. Elle a eu une intensité de dernière volonté en regardant Léonard.
En sortant de sa chambre nous n'avions goût à rien d'autre qu'à marcher, déambuler, le regard vide sur la ville qui ne se souciait pas de nous. Dans l'avion au retour nous avons pris la mesure : s'extraire de notre quotidien en avion, en voiture, entrer dans l'énorme ville de Vienne où vivent plusieurs millions de personnes et se diriger vers une seule, et puis revenir sans rencontrer personne d'autre, comblés. Au-dessus des nuages, dans l'avion, nous étions conscients de l'ampleur de cette rencontre pour nous trois. Comme Christiane qui tient sur son cœur les lettres auxquelles elle ne peut plus répondre en mots, nous la tenons sur notre cœur, au plus intime de nos vies. Le temps est suspendu, l'intensité infinie. Maintenant je sais, que
je vive ou que je meurs, je vis.
Elle me l'a redit émerveillée de cette certitude qui lui est venue comme une de ces voyances où le sens ouvre une brèche vers cet au-delà qui nous côtoie.
J'hésite à t'envoyer ce message car j'ai le sentiment qu'il est incomplet : nous avons tant reçu ! Nous nous regardions Léonard et moi comblés, émus, bouleversés et heureux, tellement heureux.
Je t'embrasse de tout cœur
Marie


 LE MONDE A BESOIN DE NOTRE VENERATION par Christiane Singer




Lorsque j'avais six, sept ans me vint un souhait : rencontrer un jour Albert Einstein et l'interroger sur la nature de la réalité.
Je n'avais pas foi en ce qu'on me racontait à l'école. Je ne voulais pas de tous ces contes à dormir debout. D'une part, le catéchisme un peu simplet et bancal, plus dépourvu de poésie que les horaires ferroviaires. D'autre part, une « histoire des choses » qui épuisait le feu de l'interrogation sous l'étouffoir d'une explication du genre : les nuages sont de la vapeur d'eau - aussi satisfaisante pour l'esprit que « les poèmes de Philippe Jacottet sont de l'encre Waterman bleue ».Trop de contradictions à mon goût. Je voulais comprendre l'infini.
Quand j'allais pour m'endormir, je m'emparais du mot « toujours » et je le répétais de manière à reculer la finitude de ma perception le plus loin possible - d'une marche à l'autre-toujours, toujours, toujours - ma respiration s'emballait - les limites reculaient. Me vient le souvenir d'un livre d'enfant qui illustre cette sensation : « Sébastien et la merveilleuse machine ». A la dernière page il fuit ses persécuteurs en posant dans le vide une marche après l'autre bricolée à l'aide des planches qui constituaient les marches déjà gravies.
Je n'aurais rien demandé d'extraordinaire à Albert Einstein. Je n'aurais voulu de lui qu'une description de la réalité. Voyais-je vraiment ce qui est ou étais-je victime d'une hallucination face à ce chat, à ce pot de fleur, au facteur ? L'éboulis d'étoiles que je provoquais en pressant mes paumes contre mes yeux jusqu'à ce que la douleur devienne insupportable, était-il réel ou irréel ?
Je percevais que ma conscience créait le monde. J'éprouvais viscéralement la déception de cette fleur, de cet arbre, de ce chat lorsque je me serais détournée d'eux, la solitude qui serait la leur quand mon regard cesserait de les refléter. Parfois une heure entière j'enrobais d'amour un arbre, une flaque d'eau. Je multipliais autant que je pouvais mes points de contact avec l'univers.
Je le sentais si dépendant de mon attention amoureuse - sans tout à fait comprendre de quelle nature était cette interférence. Car aussi brusquement que je me retournasse pour voir si le monde et les choses subsistaient sans le soutien de mon regard, derrière mon dos pour ainsi dire, aussi instantanément, je le trouvais constellé comme un instant plus tôt, au réseau de la même image, de la même apparence. Tout existait pour ainsi dire malgré mon ingérence - et je percevais pourtant que cette ingérence était consubstantielle (superbe mot chrétien) à la réalité.
Jamais dans le regard porté aux choses et aux êtres -même à la voûte céleste-je n'ai jamais connu cette sensation du dérisoire et de l'absurde insignifiance qui caractérise la conscience contemporaine et séparée. Je la lisais dans les livres et devais reconnaître honnêtement que le désespoir sied bien à la littérature. C'est là aussi ses limites et sa force d'inertie.
Dans mes dialogues avec Dürr, j'eus la sensation après avoir longtemps nagé à travers les joncs de parvenir quelque part où soudain la miroitante surface du lac m'apparaissait libre et joyeuse. Ce ne sont pas de grandes révélations, c'est la joyeuse certitude que l'enfant que j'étais avait raison : le monde a besoin de notre vénération.


« AH LE SAVANT ET LA MARQUISE » par Marie Milis

Christiane Singer nous a permis de rencontrer son grand ami Hans Peter Dürr. A Cortona j'ai été le témoin ému de la complicité entre ces deux êtres, de l'évidence du lien qui unit ces deux êtres d'exception. La femme de lettres et l'homme de sciences ont en commun d'être des passionnés de la vie : ils se comprennent sans effort et chacun stimule les possibles de l'autre en parlant de leurs propres découvertes. Entre eux la communication passe à la vitesse de la lumière de leurs sourires, sans nuages.
Alors même que son corps est fragilisé par la maladie, ce 20 février 2007, Christiane retrouve tout ce bonheur en nous racontant des bribes de la vie de Hans Peter. Elle nous dit d'emblée qu'il faudrait un jour se consacrer au récit de la vie de cet homme excessif, ce Boddhisattva. C'est un sensuel, un merveilleux poète du cœur. Parler de lui la fait vivre. Elle rayonne. Il vit dans ses mots. Christiane n'a pas besoin de nous dire qu'il est le successeur direct d'Albert Einstein et de Werner Heisenberg à la tête de l'Institut Max Planck. Ce n'est pas de ce genre d'accréditation là que se nourrit leur fascination réciproque mais plutôt de leur engagement inaliénable pour la vie et la mystique qui consiste à garder un regard apte à l'émerveillement.
Quand elle était jeune, Christiane a eu la tâche de présenter les conférenciers du grand colloque Sciences et Spiritualité à Hanovre (plus de 2000 participants et de grands intervenants). Elle se souvient encore de plusieurs conférenciers : Prigogyne, Böhm, Raimundo Panikkar, Hans Peter Dürr, Carl-Friedrich von Weizsäcker, Francesco Varela et des Prix Nobel.
Après une longue journée très exaltante, Hans-Peter invite Christiane à se promener dans le parc du Palais des Congrès. A un certain moment, levant le bras pour lui montrer au ciel une constellation rare, il la fait éclater de rire : « Ah le savant et la marquise ». Je retrouvais soudain, raconte-t-elle, dans ma mémoire la gravure qui illustre dans l'édition originale le « Discours sur la Pluralité des Mondes » de Fontenelle (1757), la fameuse conversation philosophique entre le savant ivre de l'acquisition neuve du siècle : la Raison qui percevra tous les mystères de la nature, et la marquise vive, passionnée, mais beaucoup plus subtile ! N'était-il pas temps de reprendre 250 ans plus tard ce dialogue ? C'est ce que nous avons eu le bonheur de faire par la suite, des étés durant, à Rastenberg. Car 250 ans plus tard, loin de perdre en mystère, la réalité avec la physique quantique rejoignait le monde de l'esprit. N'en reste qu'un carnet de notes cartonné « Promenades dans un parc ».
Sans chercher de chronologie Christiane évoque différents moments de la vie de Hans-Peter Dürr.
Hans-Peter Dürr est né dans une grande famille bourgeoise. Seul fils, avec trois sœurs. Il a toujours été remarquablement intelligent. A 13 ans il aurait dû faire partie de ces bataillons d'enfants allemands envoyés à la guerre mais 40 enfants, les plus doués à l'école, furent sélectionnés pour créer l'équipe des « jeunes savants ». Il en fit partie. Lors du bombardement de Cologne, le camion transportant ces enfants géniaux s'arrête pour l'approvisionnement. Hans-Peter est chargé de dénicher de quoi manger. Pendant qu'il s'accommode de sa tâche, le camion est bombardé. Il est le seul survivant.
Le jeune Hans-Peter a été fait prisonnier des Américains à la fin de la guerre, encore enfant et sans n'y rien comprendre. Il a tellement souffert des affres de la guerre et été témoin de tant de souffrances, qu'il a pris, très jeune, la ferme résolution de ne s'engager dans aucune voie idéologique ou politique. Il s'apercevra plus tard que la seule voie est à l'opposé : la totale responsabilité pour ce monde ! Il voulait une orientation qui lui assure d'être en prise sur la réalité. Il s'est orienté vers la physique. Deux personnes remarquables l'ont accueilli alors que sa nationalité le faisait rejeter: Edward Teller à Berkeley et Hannah Arendt. Par la suite il a pris ses distances avec l'évolution d'Edward Teller mais il n'oublie pas l'homme qui a reconnu l'aspirant physicien sans l'affubler du discrédit de sale « boche ». Hannah Arendt l'ai aidé à comprendre les mécanismes du fascisme - pure désolidarisation du vivant, l'ensemble des mille lâchetés de chaque instant plus destructrices au départ que toutes les violences.
Le changement le plus radical a eu lieu dans sa vie quand sortant de sa tour d'ivoire de grand savant, il fut le seul directeur de l'Institut Max Planck à refuser à cautionner la politique d'énergie atomique initiée par le gouvernement, malgré de terribles pressions. Quand il étudiait le problème des déchets, il s'aperçut qu'il était impossible à résoudre mais que des générations entières se trouveraient être prises en otage. C'était, dit-il, jouer à la roulette russe avec la tête de nos enfants et petits enfants. Dès lors, du jour au lendemain, il devenait la figure de proue de la lutte pacifiste et écologique. Il a co-créé les conditions de la rencontre entre Reagan et Gorbatchev pour imposer une diminution de l'armement nucléaire. En 1987, il a créé Global Challenges Network, un réseau de groupes écologiques. Il participe à la mise en place de Greenpeace. En 1995 il obtint le prix Nobel de la paix avec le groupe international Pugwash. En 2005, pour commémorer le Manifeste d'Einstein 50 ans plus tôt, il a contribué au Manifeste de Potsdam pour un monde de justice et de paix.
Christiane médite un instant puis elle dit : ce qui importe, c'est la singularité d'une existence.
La dernière conférence que Christiane a donnée, elle l'a donnée avec Hans Peter Dürr, sur la transmission. Elle se souvient de sa parole, d'avoir attendu -il a tant à dire et le dit si bien-- et d'avoir conclu par un récit dont elle vibre encore d'être le réceptacle :
Jeune fille au lycée Mongrand, Christiane avait un condisciple originaire du Liban qui l'avait invitée à venir chez elle. Au bout d'un long corridor sombre, Christiane aperçut un vieillard tout ratatiné dans son fauteuil. Lorsque Christiane entre, il se déplie et prend le temps de se redresser lentement. Quand il est enfin debout, il regarde l'enfant dans les yeux et lui dit, la main sur le cœur : « Je salue la poétesse ». J'ai su ce jour là, dit Christiane, vibrante, que la personne dont il parlait n'existait pas encore mais qu'elle existerait. C'est cela le cœur de la transmission : le regard d'un adulte qui a percé ta vérité, qui t'a vue.
Hans-Peter est ce genre d'adulte. Chaque jeune qui l'interroge est surpris de sa disponibilité. Lui qui côtoie les chefs d'Etat, donne tout son temps aux plus jeunes, à ceux qui se cherchent, aux étudiants qui s'interrogent, aux futurs physiciens tiraillés entre les ouvertures de la physique théorique et les dictats de l'efficacité qui obligent d'ignorer les leçons de la physique la plus moderne. Hans-Peter écoute, il partage, il pose des défis, il fait réfléchir, il accompagne, il stimule. Je l'ai vu parler avec de jeunes doctorants en physique jusqu'à plus de deux heures du matin, et danser comme un cabri…à 72 ans.
Hans-Peter Dürr nous a envoyé ce texte en rentrant de Moscou où il a célébré avec Michaël Gorbatchev le vingtième anniversaire de la Grande Conférence de la paix en 1987, événement qu'il considère comme plus important encore, au vu de son impact sur les événements ultérieurs, que la chute du mur de Berlin.
Etonnant que cet homme, ce savant, tienne un plaidoyer pour le tâtonnement, pour la validité de l'erreur et de l'interrogation et pour une révolution de notre pensée.
Nous lui sommes très reconnaissants de publier ici ce dialogue, conduit par Marianne Oesterreicher, une intellectuelle allemande.


Hans-Peter Dürr
avec Marianne Oesterreicher

 CONVERSATION SUR LE TEMPS ET L'ETERNITE

M. O. : « Quand vous pensez que le soleil sera un jour un colosse géant, que la terre disparaîtra, et que probablement tout l'univers un jour ne sera plus, ressentez-vous un sentiment de deuil ? Ou vous sentez-vous allégé ? Peut-être une sorte de confiance que tout n'a pas été en vain ? «

H.-P. D. : « Pour moi ce n'est au fond pas un problème, car à partir de ma contemplation du monde, inspirée par la physique, j'ai appris que ce qui est matériel n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est plutôt ce que nous appelons les « liens ». J'ai compris que notre focalisation sur ce qui est matériel et énergétique provient de notre volonté d'agir dans le monde. Nous nous trouvons sur une planète bleue, infime, dans un univers géant en expansion. Le Soleil se consumera dans cinq milliards années et deviendra un colosse géant. Ainsi avec le Soleil, et la Terre, nous allons à notre perte. Mais dire que l'homme importe peu, parce que la planète n'est qu'un infiniment petit de l'univers, ne me paraît pas juste, puisque ce qui est matériel n'est pas vraiment l'essentiel de l'homme. Nous pouvons ouvrir des fenêtres pour faire entrer l'esprit dans ce monde, comme il nous a aussi touchés par ce monde. L'esprit ne nous colle pas aux doigts, mais nous avons, de par notre manière spéciale d'exister, la possibilité de participer à quelque chose qui constitue vraiment le monde. Tout change. L'essentiel est précisément ce qui coule. Quand on regarde une rivière, on voit que s'y forment des tourbillons. A un moment il y en a un, puis il disparaît. Ailleurs vient un autre tourbillon. La rivière n'est pas constituée par tous ces tourbillons. La rivière c'est ce qui coule.
Confiance ? Oui, dans le sens où je suis apaisé par le fait qu'un sens travaille derrière tout. Il n'est pas question de savoir afin d'être apaisé. Au contraire, il s'agit d'être apaisé pour avoir accès à la connaissance Il s'agit d'un lâcher prise. Dans cet état, je pourrais éventuellement être curieux de savoir ce qui m'arrive ou ce qui arrive au monde. Peut-on encore parler d'observation, quand il n'y a plus la forme ? En d'autres mots : oui, je vois le caractère passager de notre existence et de celle du système solaire. Précisément, parce que c'est passager, ce n'est pas l'essentiel. Je pourrais être inquiet si l'univers n'était constitué que de matière et menacé d'exploser. Mais pourquoi vivre une telle inquiétude alors que nous savons que l'univers n'est pas constitué uniquement de ce que nous pouvons observer ?
« Il y a quelque temps vous utilisiez une notion curieuse : les immondices. Vous avez ri et dit : « tout ce que nous faisons, disons, c'est du détritus. Une énorme montagne d'ordures. » Je vous comprends ainsi : tout ce que nous faisons et pensons, notre corps aussi, et un jour même la terre et le système solaire, ne seront que traces matérielles, stagnantes. Le mouvement, lui, continue toujours. »

« Oui, toute forme manifestée devient détritus. Ce n'est peut-être pas une bonne désignation, car elle résonne comme sale et méprisante. Peut-être devrais-je plutôt parler de « résidu » ou de « trace ». Tout ce que je considère comme existant, même une onde, même une particule, a perdu quelque chose d'essentiel : sa vitalité. Seulement quand j'essaie de pressentir quelque chose qui soit ni ceci ni cela, j'entre dans le domaine de l'esprit - au-delà des immondices. Il faut bien comprendre que, quand je parle de l'univers, du soleil, et des planètes, mon langage est celui de la science. Il affirme l'existence du soleil, de la matière et de toute chose. Dire : le soleil est, fixe le soleil dans un état cimenté par l'emprise de notre com-préhension. Tandis que c'est du détritus ».

« Mais je participe aussi d'autre chose que des ordures ! ».
« Oui, quand nous prenons le mot « participation » dans le sens d'une appartenance, d'un lien. Cela ne vaut pas seulement pour moi, naturellement aussi pour le soleil. Le soleil, scientifiquement décrit, brûle son hydrogène, et s'en ira donc en cinq milliards d'années. Dire cela parle de quelque chose de figé que je pourrais cerner. Je devrais parler du soleil tout autrement. Le « soleil passager » exprime quelque chose qui n'est pas « quelque chose », mais qui appartient à ce Tout incompréhensible. Ce Tout continuera toujours, ma confiance repose là-dessus.
Ce monde de l'étant n'est pas le vrai monde. Quand quelque chose m'y inquiète, je me dis que ce n'est pas grave, puisqu'il ne s'agit que du vestige de l'incompréhensible qui est allé au-delà. Quand un sentier se termine quelque part, cela ne m'inquiète pas : pourquoi l'incompréhensible ne laisserait-il que des vestiges dans le sable, pourquoi ne vole-t-il pas ? Je dois tester d'autres traces d'un arrière-plan qui est plus que ces traces. Cela n'a rien à voir ni avec le lieu ni avec l'espace ni avec le temps. Si nous cherchons à observer ce qui est vraiment réel dans le monde, il s'agit d'aller le chercher pour ainsi dire à partir de son arrière-plan.
Les représentations ainsi élaborées sont d'un tout autre ordre que celles proposées par les religions. Ceux des théologiens qui prennent l'histoire de la Création à la lettre, s'inquiètent que l'Esprit y intervienne si tard, en même temps que l'entrée de l'homme dans le monde. Pour moi, l'Esprit est préexistant, il ne vient pas avec l'homme dans le monde, mais il est découvert par l'homme doté d'une conscience éclairée. L'Esprit a toujours été dans le monde (en parler comme d'une « existence » n'est pas adapté). Il s'agit de tout autre chose. L'Esprit est ce avec quoi tout commence. L'homme a la capacité d'ouvrir des fenêtres. Je peux trouver quelqu'un qui m'aide à ouvrir une fenêtre. La lumière qui entre alors n'a rien à voir avec le fait de manipuler la fenêtre. Je m'aperçois qu'il y avait là quelque chose dont j'étais séparé, à laquelle je n'avais pas accès ou dont j'avais perdu l'accès.
J'utilise parfois une autre image, celle de la trappe, pour permettre à chacun de comprendre comment l'accès à l'Esprit nous est proche et pourtant caché. Je dis : « Oui, tu y as accès, comme à ces espaces où tu gardes des choses de valeur, ta cave par exemple! ». La réponse est souvent : « Ma maison a beaucoup de chambres, je les connais toutes, mais ma maison n'a pas de cave ! » Je dois alors suggérer la présence proche d'un espace ignoré : « Regarde ce coin où tu cuisines tous les jours, tu y as mis une commode avec des choses inutiles. Ne t'es-tu pas rendu compte qu'elle cache une trappe ? Si tu pousses la commode, tu pourras l'ouvrir, et tu verras un escalier qui descend ». La personne peut alors entrer seule dans la cave et y trouver les meilleurs vins. Nous pouvons aller le chercher seul. Mais il a fallu que quelqu'un nous montre comment y arriver. Il serait faux d'affirmer qu'il n'y avait rien, mais l'accès était barré.
C'est tout l'art du devenir humain, que d'avoir la capacité et de savoir aller dans la cave, puis d'en ressortir, en amenant ce que nous avons découvert à la conscience.

« C'est de la religion ».
« C'est religieux, mais pas dans le sens habituel. Les religions essaient d'arriver à des descriptions précises et prennent ensuite ces images au sérieux. En soi, « religion » ne signifie pas plus que : « établir des liens ». Cela ne me dérange pas du tout. Ce qui m'irrite dans la religion, c'est que les interprètes et prêcheurs des religions -souvent peut-être pour se faire comprendre de tous-- offrent leurs images et paraboles comme « la vérité ». Les religions tentent, en vue de notre meilleure compréhension, de faire des esquisses de quelque chose dont il ne peut fondamentalement pas y avoir de témoins. Mais il n'est pas juste d'affirmer que ces esquisses expriment exactement ce que les fondateurs des religions ont vu. Ce n'était sûrement pas l'intention des fondateurs. Il doit forcément toujours manquer l'incompréhensible, cette part que nous devons apporter par notre propre expérience et dont nous avons le pressentiment. A cause de cela il est sot que les possesseurs des esquisses se battent entre eux, pour savoir qui a les meilleures images.
La religion m'apporte une esquisse. Mais je peux prendre celle-ci ou celle-là. Je privilégie naturellement les paraboles qui me sont les plus proches sur base de mon expérience personnelle, celles qui m'éclairent spontanément. Cela dépend du contexte dans lequel j'ai grandi. Ce qui me dérange dans les religions théistes, c'est que toutes affirment leur unicité et leur exclusivité.
Je le comprends, sans que je ne l'approuve, car la science fait de même. La science se comporte aussi comme une sorte de religion. Elle aussi affirme que nous avons aujourd'hui enfin la possibilité de parler avec confiance sur la vraie réalité, puisque nous avons trouvé une méthode grâce à laquelle nous pouvons en confiance décider, ce qui est juste et ce qui est faux. La science tombe dans le même travers. Au fond elle est aussi une religion qui ne peut exprimer ses contenus qu'en paraboles. Elle doit admettre que la représentation scientifique du monde, établie par observation et expérimentation, n'est qu'une parabole. Nos observations scientifiques nous forcent à des réductions, nous n'établissons dès lors que des esquisses simplificatrices. A ne pas trop prendre au sérieux, comme n'importe quelle esquisse.
Je voudrais revenir sur la notion de «ce qui est passager». Son contraire, pensons-nous, serait l'impérissable. Mais cette façon de parler par dualité n'est pas correcte. Il faudrait plutôt parler du non périssable. Ce qui n'est pas périssable est pour ainsi dire ouvert. En tout cas, cela n'a pas la propriété du périssable, mais ce que c'est exactement et si on peut encore l'exprimer dans le contexte du rapport entre le périssable et le non périssable, n'est pas dit. Je sais seulement que la propriété « périssable » n'y figure pas. Faut-il l'appeler « éternel » ? Probablement pas, si je pense au temps, avec un « avant » et un « après », me donnant de ma vie le perception d'une suite d'événements. Je veux parler de quelque chose de différent que la continuation de ces morceaux qui se suivent, quelque chose qui est ouvert par devant. Nous n'avons pas de langage pour exprimer cela mieux.
(Après une pause) Il y a sûrement tellement plus de sagesse dans ce monde, à laquelle nous ne pensons pas avoir un accès direct, parce que nous n'avons guère besoin de sagesse pour nos actions quotidiennes immédiates. Mais nous en avons le pressentiment ».
« C'est ce pressentiment qui nous met en recherche. Sinon on n'essaierait pas d'entrer dans la cave. »

“Il y a deux façons de chercher. Cherche, et tu trouveras, attitude orientée vers la poursuite d'un but. Chercher peut aussi simplement vouloir dire, se placer dans la lumière, recevoir un reflet de cette clarté - ce qui a également un rapport direct avec mon sentiment du bonheur : reconnaître ce qui est plus grand, plus englobant. Nous sommes des enfants de la lumière et nous savons très bien quand le ciel se dégage. »

« Mais pour cela des initiatives sont tout de même utiles ».
« Oui. De telles initiatives sont en effet utiles, mais pas absolument nécessaires. Il se peut que tout d'un coup une fenêtre s'ouvre, sans que je l'aie voulu. Ce sont des moments de présence attentive et de sensibilité plus intenses, liés à notre capacité de lâcher prise. Les grandes expériences de la vie ne sont pas recherchées, elles sont là tout d'un coup!
Ce n'est pas une activité ! C'en est peut-être une conséquence. Dans l'épuisement après l'activité, seulement après, l'inattendu se fait jour. L'effort n'est pas ici la chose la plus décisive. Dans l'effort je me sensibilise. Après - survient l'essentiel. Je crois que cela est très important. Même chose pour les tâches de nos vies. Nous devons réagir de façon plus nuancée, chercher à nous rendre plus transparents, plus alertes. Souvent l'essentiel survient quand je ressens et exprime le fait que je n'y comprends rien ! Ceci n'est peut-être pas surprenant. Au moment même où je dis que je n'y comprends rien, où je ne saisis rien, alors j'ouvre mes mains, et je n'essaie plus de prendre. Quand je dis : je n'y arrive pas, mon regard est libre de voir ce que je n'ai même pas cherché .Les relations humaines intenses, elles aussi, nous conduisent au lâcher prise, à une forme de renoncement. Dans des moments pareils, le monde s'ouvre à nous, largement, somptueusement. Beaucoup plus de choses viennent vers moi que ce que j'avais attendu ou recherché. Je pense dans ce contexte à mes conversations avec Heisenberg, au cours desquelles il lui arrivait de dire en pleine discussion sur un problème que nous essayions de comprendre : « Arrête, n'allons pas plus loin ! Nous avons touché là quelque chose d'important. Si nous continuons maintenant, nous n'avancerions sûrement pas, mais nous violerions nos pensées avec des concepts que nous avions déjà auparavant. Maintenant, n'en parlons plus pendant quinze jours ». Cette façon de se retenir ! Et de s'exercer toujours à nouveau à la patience, et à ce qu'on ne devienne pas patient de façon impatiente, mais de se dire simplement, cela va venir, cela coulera de source…. Je ne peux pas presser, je ne peux pas le forcer. Vraiment, ce sont des moments où l'on ouvre des fenêtres. Ils présupposent toutefois que nous ayons lutté avec les problèmes. Car alors, nous sommes plus profondément sensibilisés, nous avons déployé plus d'antennes et avons dès lors une chance plus grande de recevoir quelque chose que nous n'avions pas reçu jusqu'ici. Lutter avec un problème est un processus dans lequel nous n'avons prise sur rien, mais au cours duquel nous laissons les choses courir, s'envoler, pour voir : dans quelle direction veux-tu aller au fond ? vers où veux-tu t'envoler ? Au moment où nous sommes disponibles et où nous écoutons avec abandon, se produit une curieuse synergie dans laquelle nous contribuons intensément et lâchons joyeusement. Nous l'envoyons au loin, la regardons, curieux de savoir quel écho nous en reviendra. Nous sommes dépendants de l'écho, qui revient enrichi de choses nouvelles.
La notion d'individu, au sens de « ce qui ne peut être partagé » me paraît suspecte. Par contre, l'individu comme autre, clairement discernable, est très important, comme partenaire de dialogue avec les autres, au sein d'une communauté. Cela veut dire qu'en tant qu'individu je peux produire quelque chose qui m'est spécifique et qui enrichit la communauté, et que j'y renonce, sans exiger de le patenter en mon nom. Je lâche ce qui vient de moi, le rends à l'autre. Quelle joie alors d'envoyer ce message dans le monde ! Comme une expiration…Cela me donne du plaisir, comme une expérience de libération, et me rend aussi plus sensible, désireux d'inspirer à nouveau, d'intérioriser en moi ce qui est là autour de moi, ce qui me vient du monde aux alentours, en sorte que je ne reçoive jamais l'impression : quand j'expire, je donne quelque chose au monde, et qui me paie pour cela ? Loin de là, j'inspire simplement à nouveau, autant que j'ai besoin, pour constater qu'il y en a assez pour que je puisse inspirer infiniment ».
Chaque dialogue conduit à ouvrir des fenêtres les uns pour les autres. Certains sont plus capables, plus habiles ; d'autres moins, ont plus de mal. Mais quelqu'un à qui cela a réussi, sait que ces fenêtres lui ont déjà été ouvertes. Cela veut dire que nous sommes dans une tradition : nous recevons et passons. Je ne peux pas éluder la mystique. Pour moi, ce qu'on appelle la mystique, c'est l'essentiel de la religion. La mystique permet, rend possible, vise une expérience intense, sans qu'on y parvienne tout de suite. Mais une mystique qui ne trouverait pas de formes d'expression, ne laisserait pas de traces dans notre conscience. Pour cela, pas besoin de beaucoup de mots, juste des images- au moment opportun, l'image juste dont l'autre reconnaît qu'il le savait au fond déjà : Aha ! Oui !
Je comprends ! »

Le langage n'est qu'un instrument. Nous pouvons aussi nous sensibiliser avec des images, l'art, la musique, la danse ou des expériences dans la nature. Fondamentalement, le langage humain est fantastiquement riche, symbolique, comme une parabole qui va loin au-delà du conceptuel. Mais ce langage élargi se trouve diabolisé dans notre société occidentale : Ne réfléchis pas autant, agis ! Cela veut dire : Apprends de tes actions, et limite-toi, pour être efficace, à un langage orienté à l'action. Cette exigence élimine tout de suite l'entre-deux que la mystique vise. Je n'ai jamais vraiment compris, pourquoi les grandes religions occidentales se sont toutes dressées contre la mystique. Tandis que là est le vrai chemin. »

En ce moment je pense au dialogue ininterrompu avec Dieu qui joue un rôle important chez beaucoup de chrétiens. »
« C'est un dialogue entre deux niveaux différents. Dans un être humain en qui se reflète le divin, il y a dialogue. Ce que nous appelons « Dieu », c'est pour nous le Tout incompréhensible et ressemble à ce que nous appelons « potentialité » en physique. Cela est en fin de compte sans langage, ce qui ne veut pas dire sans figure, même s'il faut prendre « figure » ici dans un sens général, symbolique. Car la potentialité n'a pas cette détermination. Elle est ce qui est infiniment ouvert qui toutefois se montre à moi dans une figure réduite, limitée. Comme la lumière du monde, infiniment ouverte et multiple, mais quand nous parlons de la lumière du monde dans lequel nous vivons, nous ne visons que la lumière pour nous en tant qu'hommes, même si nous savons qu'il n'y a là que l'octave de quelque chose d'infiniment englobant (dans le langage de la physique, les fréquences d'oscillation infiniment nombreuses du rayonnement électromagnétique). Cela veut dire que ce qui est en dialogue avec moi en tant qu'homme, n'est toujours qu'une infime partie, c'est une lumière qui tombe par ma fenêtre dans mon espace. Dans ce sens mon contact avec l'incompréhensible sera toujours un dialogue asymétrique.
(Après une pause). Advaïta est le mot sanscrit pour le non duel, le non divisible. Les bouddhistes zen disent : Ne parle pas de l'Un, car l'Un contient déjà la dualité. En disant « Un » nous disons : moi et l'Un, donc ils sont deux. Il faut parler de l'Un de telle façon que tu es toi-même inclus. Au moins dans notre langage, dire l'Un ou le Tout n'est simplement pas assez. Je crois que c'est un point très important.
Quand je me concentre à l'aide de la science pour voir ce qui tient le monde au plus intérieur, je rencontre des structures qui sont fantastiques, dans le sens de « splendides », mais aussi « paradoxales ». Elles sont si fantastiques que, si on pouvait les peindre, n'importe quelle peinture paraîtrait fade en comparaison. Dans un espace multi-dimensionnel on pourrait en faire des œuvres d'art qui auraient une structure intérieure de relation toute en filigrane et infiniment enchevêtrées, impossible à exprimer en paroles. Seul le langage mathématique a cette propriété, car la mathématique ne parle pas du « quoi », des objets, mais du « comment », des relations. C'est pourquoi nous les physiciens avons souvent l'impression de nous approcher du « divin », dans la mesure où nous nous éloignons du monde concret et essayons de comprendre le monde d'une façon de plus en plus abstraite.
Nous pensons alors : Dieu est mathématicien. Toutefois, dans mon ivresse vis-à-vis de ces structures, ultra complexes, centrées avec raffinement sur elles-mêmes et profondément belles, j'observe en même temps qu'ici manque le plus important. Car dès que je contemple, dans l'étonnement et l'admiration, cette structure, je me rends compte que c'est toujours de l'extérieur. Je n'y suis pas impliqué. Je reste dehors. Je ressens un sentiment de bonheur de voir cela. Je suis impressionné par la beauté qui se reflète dans les harmonies du multiple. Mais ce que je décris n'a rien à voir avec moi qui regarde. J'ai beau avoir trouvé un monde grandiose, mais ce n'est pas un monde ou même l'unique monde, dans lequel je suis moi-même inclus. Comment puis-je éviter cela ? Je dois aller exactement dans le sens opposé ! Si je veux trouver ce monde et moi-même dans ce monde, je devrai commencer là où je lui suis lié de la façon la plus intime, en moi-même, en moi qui observe. Je dois essayer d'élargir ce moi en y intégrant l'autre, les autres, ce qui est autre. Je commence par mon corps, je vois que le moi a pris une figure et comprend aussi des humains que j'aime. Le moi s'amplifie en un état dans lequel viennent se rassembler les observations diverses de mes sens et constituent une expérience commune à tous mes sens, l' « abstraction » des sens, si ce n'est que je cherche à désigner : une plénitude, pas une structure décharnée. Si nous poursuivons plus loin, nous arriverons à une unité qui est d'une toute autre nature que l'abstraction mathématique par rapport à laquelle nous restons dehors. Ce que nous pourrons nommer, diminue, car le témoin disparaît dans le processus. A la fin nous percevrons la plénitude, nommée dans le langage de la manifestation et la concrétisation, comme un vide. »

« Vous appelleriez cela probablement : un être dans la potentialité ».
« Un être dans la potentialité », oui - et non, selon que nous comprenons « être » comme verbe ou comme substantif, auquel cas je le vis, mais ce n'est pas une expérience. Vivre est une expérience de base, mais la vie est pour ainsi dire le rien du point de vue du notionnel, du point de vue de la compréhension. Mais ce n'est pas le rien. Parce que cela vit. C'est si difficile à exprimer. Quand je vis, je ne sais pas si cela a juste à voir avec moi ou si le monde entier y participe. Comme disent les mystiques : Ton je devient Dieu. Ce n'est pas l'arrogance qui parle : « Je suis Dieu ». Non, cela veut dire, je me dissous moi-même dans le Tout, dans le Non Duel. Moi-même, je dois le dire, je ne suis pas allé suffisamment loin sur ce chemin pour pouvoir en parler en connaissance de cause, mais je peux, je crois, comprendre ou deviner comment cela se passe. Le chemin se poursuit au fond exactement en sens opposé par rapport à mon processus rationnel qui va vers une clarté notionnelle toujours plus pointue et qui exige de moi des performances d'attention, de concentration et d'imagination toujours plus intenses. C'est un exercice difficile dans lequel je suis de plus en plus tendu. A l'inverse, dans l'immersion intuitive c'est tout différent : je rends tout. Toute relation nommable se dissout et s'insère dans une réalité englobante. Je perds prise. Beaucoup diraient : là tu rêves simplement. Dans un sens, oui, je rêve et néanmoins je ne me perds pas, je peux encore jouer dans tout l'espace et je « vois », il n'y a rien qui soit arbitraire, ce ne sont pas des morceaux qui se trouvent par terre sans lien, mais tout devient toujours plus « entier », toujours plus cohérent.
C'est une pulsion profonde liée à l'angoisse, que d'essayer toujours de saisir ce que nous vivons et expérimentons, parce que nous voulons le garder pour nous. Flotter est pour beaucoup une source d'angoisse, car cette expérience n'est pas assez clairement perçue comme : goûter le fait d'être oiseau. Je vole ! C'est pourtant de cela qu'il s'agit. Ce lâcher prise sans angoisse est un processus incroyablement important. Je me demande comment un oisillon se sent, au bord du nid, lors de son premier vol. Pour nous, hommes qui réfléchissons, c'est bien plus difficile, car les angoisses profondes prennent dans notre imagination une forme concrète : où est le sol sur lequel je peux me tenir ? Je dois malgré tout me tenir quelque part. Quand je n'ai plus le sol, je tombe. Ce sentiment de chute est justifié, mais quand je l'admets, je constate le plus souvent que je ne tombe pas ou au moins que je ne tombe pas très profondément. Il n'y a pas de sécurité ! Vitalité et sécurité s'excluent mutuellement. Les situations d'insécurité sont désagréables, mais sont précisément celles qui créent la liberté du vivant et m'offrent la chance de pouvoir m'ouvrir à l'avenir. Dans l'instabilité je suis soudainement sensibilisé à tout ce qui est. Dans ce contexte la comparaison avec notre expérience d'être debout et de marcher peut aider. Je marche sur deux jambes d'échassiers, une drôle de façon d'avancer. L'avantage est que lorsque je suis debout sur une jambe, j'ai la liberté de pouvoir tomber dans toutes les directions. J'ai la mobilité, l'ouverture, je m'arrache à la contrainte du déterminisme. Une bicyclette ne peut aller que dans une seule direction, mais une jambe peut tomber où elle veut, dans chaque direction ! ».

« Donc marcher c'est presque tomber continûment ! »
Avancer c'est d'abord basculer. Mais je ne tombe pas. Car j'ai une deuxième jambe, sur laquelle je suis également oscillant. Et maintenant l'observation essentielle : je tombe d'une jambe sur l'autre. Une jambe empêche l'autre de tomber par une action de soutien habilement coordonnée. Ainsi on réussit, par un enchaînement coopératif de renversements réciproques, à avancer de façon dynamique et stabilisée. En marchant, on est dans une chute continue, sans tomber réellement. Cette coopération des jambes n'est pas si simple et doit encore répondre à une condition importante. La jambe qui reçoit l'autre doit fléchir le genou, car par le mouvement de bascule le centre de gravité de mon corps descend. Quand j'atterris sur la jambe inclinée, je dois la redresser, afin de remonter le centre de gravité. Et je tombe à nouveau. Mon centre de gravité chute et doit être remonté. Je tombe sans cesse, mais c'est important que je me redresse au bon moment. Ce qui veut dire que le processus de chutes doit être accompagné d'énergie pour redresser la jambe. Une chute éternelle réussit seulement, si j'amène chaque fois un peu de cette énergie nécessaire au redressement. Ce n'est qu'avec cet appui énergétique que j'arrive à nouveau dans la situation fragile de l'instabilité qui est aussi la situation de la sensibilité et de la liberté.
La vie est tissée de tels processus. Pour sa stabilisation dynamique, elle a besoin d'un apport continu d'énergie. La première source d'énergie sur notre terre est l'énergie solaire. Pour nous les hommes, cette énergie solaire est stockée dans la nourriture.
`Le' vivant vit. Pourquoi cela ne serait-il pas suffisant ? Pourquoi ce vivant, ce grand courant de vie, commence-t-il à se diviser en beaucoup de petites choses vivantes ? Et pourquoi ces choses vivantes multiples se lient-elles sur toujours d'autres niveaux, de façon coopérative, vers d'autres choses vivantes encore plus différenciées pour arriver finalement à l'homme ? Pourquoi tout ce jeu ? Nous ne le savons pas. Mais cela ne me tourmente pas. Nous devons trouver du bonheur dans notre insertion et participation créatrice à ce processus de création de la vie. Demander « pourquoi ? » n'a pas de sens à ce niveau élevé.
Quand on a découvert les nouvelles perspectives de la physique, le monde scientifique est devenue inquiète. Quelques-uns s'y opposaient. Cela ne peut pas être et ne doit pas être. Un monde qu'on ne peut comprendre, c'est terrible. On n'aurait jamais la chance de le comprendre. » Est-ce si grave ? Pourquoi tout cela doit nous effrayer : le monde n'est dans le fond pas connaissable, il ne se laisse pas contenir dans un langage compréhensible. A cause de cela il n'est pas manipulable et ne se laisse jamais entièrement cerner. Einstein n'était pas content de cette conséquence : le monde devrait être --en principe-- connaissable ou rester descriptible en tant que théorie finie. Heisenberg réagit contre cela, plutôt joyeusement. Un monde plus ouvert qui ne serait pas totalement compréhensible, pensait-il, nous donnerait des ailes. « Pourquoi la réalité telle qu'elle est devrait-elle se soucier d'être pensable par notre cerveau ? » L'émergence de théories nouvelles permet de redonner sens à des corpus traditionnels en les englobant dans une interprétation plus vaste. Ce sentiment de bonheur d'être inséré dans un monde plus riche est pour nous la perception fondamentale, celle qui touche à l'essentiel. Quand je sais que le monde est beaucoup plus grand que les explications de la science, je suis heureux, car ainsi la vraie créativité et la vie dans sa plénitude ne sont plus des chimères. Nous construisons aujourd'hui de grosses usines et nous savons comment un ordinateur fonctionne. C'est fantastique tout ce que l'homme sait faire. Mais à quoi va lui servir tout ce savoir qui lui permet de contrôler les choses ? Suffit-il ? En choisissant l'efficacité, l'utilité, l'humain tourne le dos à la recherche du sens, il se sent perdu dans le monde. Il est malheureux dans son luxe matériel, et pose, déçu, la question du sens, sans savoir ce qu'il doit faire ».

« Face à tout cela, êtes-vous heureux d'être devenu scientifique ? »
« Oui, je suis un scientifique passionné, mais je suis pour une science au sens large qui me conduirait aussi à la sagesse, et qui me donnerait de connaître aussi les frontières du connaissable. Je peux alors transcender le savoir tel qu'il est défini aujourd'hui et donner une place à d'autres opinions. A mon avis cette dynamique est implicite dans l' « é-volution ». Il s'agit de développer ce qui existe déjà, en permettant une vraie création. Nous devons accueillir la réalité à bras ouverts, sans chercher aussitôt à la saisir avec une main qui se ferme et l'étrangle : « Maintenant nous t'avons ». Ce serait la réduire à quelque chose de limité, à l'encontre de la dignité humaine. La nature, elle, s'en fiche. Elle dit : les gens stupides meurent d'eux-mêmes ! Bien sûr, elle ne le dit pas réellement. Elle essaie toujours de rendre le vivant plus vivant encore dans un jeu extraordinaire, dans lequel des faux pas et des chutes sont inévitables et sont aussi tolérés, dans un certaine mesure.
Ce qui est décisif -ce que j'ai compris dans nos dialogues avec Heisenberg-c'est de ne pas vouloir formater, de ne pas chercher à donner une forme stable à toute chose, mais d'expérimenter et de comprendre comment de nouvelles formes peuvent être créées. Nous devons laisser émerger des intuitions, les pressentiments, dans un dialogue ouvert et empathique, pour qu'elles laissent des traces dans notre conscience éclairée, sans chercher à saisir tout de suite ces traces. Continuer plutôt à récolter et laisser d'autres traces se révéler. Par ce jeu, beaucoup de représentations flottent jusqu'à la plage de notre conscience, sans que nous les ayons regardées individuellement de plus près. Nous devrions nous donner beaucoup de temps à contempler l'ensemble, avant d'ordonner une structure de relation concrète dans le langage qui nous est habituel. C'est un processus tissé d'art et de mystère. Quand un tel dialogue est fructueux, les partenaires se perçoivent engagés dans un vaste jeu, ensemble sur la plage au bord de la mer. Chacun n'est pas limité à son propre bac à sable. Nous ne devons pas être étonnés de nous retrouver à la fin. Aucun des partenaires n'enseigne aux autres, mais chacun aide à se souvenir de quelque chose que nous savions déjà secrètement. Mais nous n'avions pas encore le langage approprié pour l'exprimer. Un tel langage n'existera jamais de façon univoque, mais seulement symbolique, ouverte : un langage qui saura montrer la source commune dont proviennent toutes les façons de parler et qui peut être recherchée par le dialogue ».
Marianne Oesterreicher et Hans-Peter Dürr s'arrêtent pour déjeuner. Lors du repas, Marianne est touchée d'entendre Hans-Peter Dürr vanter l'intérêt des erreurs en cours d'apprentissage. « Les erreurs particulièrement intelligentes devraient être accentuées et récompensées. Ainsi tout le système deviendrait beaucoup plus vivant ».

Traduction Léonard Appel et Marie Milis

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Exergues
Tout change. L'essentiel est ce qui coule.
La représentation scientifique du monde, établie par observation et expérimentation, n'est qu'une parabole.
Heisenberg disait en pleine discussion : Arrête, n'allons pas plus loin ! N'en parlons plus pendant quinze jours !
Pourquoi la réalité telle qu'elle est devrait-elle se soucier d'être pensable par notre cerveau ?
Si je veux trouver ce monde, et moi-même dans ce monde, je devrai commencer là où je lui suis lié de la façon la plus intime, en moi-même, en moi qui l'observe.
Il n'y a pas de sécurité. Vitalité et sécurité s'excluent mutuellement.
Quand je sais que le monde est beaucoup plus grand que les explications de la science, je suis heureux, car ainsi la vraie créativité et la vie dans sa plénitude ne sont plus des chimères.
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